
« Le pire des enfers est peut-être celui dans lequel on ne sait pas encore que l’on vit. »
Il existe des miroirs devant lesquels on ne fait que passer. Un regard rapide, un geste pour remettre quelque chose en place, puis on retourne à sa journée sans vraiment avoir regardé celui qui se trouvait en face. Celui de Kurogoku appartient à une autre espèce. Sur la pochette du CD, une femme japonaise arrange ses cheveux devant le sien. La photographie est ancienne, prise par Felice Beato à la fin des années 1860. Tout y paraît calme. Presque banal. Il faut quelques secondes avant de comprendre que quelque chose ne va pas. Dans le miroir, le visage qui lui répond n’est plus tout à fait le sien.
J’aurais pu commencer cette chronique en parlant du Rokudō, des six royaumes de la renaissance bouddhiste autour desquels Enterré Vivant a construit Kurogoku. J’aurais pu expliquer les damnés, les hommes, les dieux, les animaux, les enfers et les Asuras. Pourtant, après être revenu plusieurs fois sur ce disque, c’est cette femme que je continue de voir. Peut-être parce qu’elle dit déjà presque tout. L’enfer, chez Enterré Vivant, n’est jamais très loin. Il n’est même pas certain qu’il faille mourir pour le trouver.

Gakidō ouvre la porte avec la faim. Pas celle qui se calme lorsque l’on a enfin obtenu ce que l’on désirait, mais celle qui survit précisément à tout ce qu’on lui donne. Les paroles parlent du manque, de la soif, du désir qui s’accroche et finit par déformer celui qui le porte. Musicalement, Enterré Vivant prend son temps. Beaucoup. La répétition n’est pas ici un simple outil atmosphérique : elle enferme. On revient sur les mêmes sensations comme on revient sur une obsession dont on connaît pourtant l’issue. Celui qui souffre du manque ne va nulle part. Il tourne autour de ce qu’il désire.
Et lorsque Ningendō arrive, l’album devient autrement plus inconfortable parce qu’il abandonne un instant les créatures et les symboles pour quelque chose de terriblement humain. « J’aurais pas dû… » La formule revient encore et encore. D’abord presque comme le récit d’une relation que l’on regrette : rencontrer, approcher, s’attacher, espérer. Puis quelque chose se dérègle. Insister. Juger. Trahir. Mentir. Insulter. Envahir. Traquer. Enfermer. Frapper. La suite devient difficile à regarder en face. Ce qui ressemblait à une histoire intime se transforme progressivement en inventaire de ce dont un être humain est capable. Aucun démon n’est nécessaire. Le royaume humain n’est pas placé au milieu des six mondes pour nous permettre de les contempler. Il est peut-être l’endroit où ils peuvent tous commencer.
Tendō aurait pu apporter un peu d’air. Après la faim et l’homme vient le royaume des dieux, celui du bonheur, de la beauté et de l’abondance. Mais Enterré Vivant refuse évidemment de nous laisser nous y installer. Celui qui parle a consacré sa vie à atteindre cet endroit, a sacrifié beaucoup pour y parvenir et se retrouve enfin là où il pensait devoir être. Il n’a plus sa famille. Plus ses amis. Il est entouré de beauté et se persuade qu’il mérite cette place. Pourtant, au milieu de ce paradis apparaît déjà la nostalgie. Puis la peur de tomber. Gakidō souffrait de ce qu’il ne pouvait posséder ; Tendō découvre que posséder ne règle rien lorsque commence la peur de perdre. Peut-être que l’attachement ne disparaît jamais. Il apprend seulement à mieux s’habiller.
Puis vient Chikushōdō, et c’est probablement l’un des endroits où Kurogoku m’a le plus surpris. Le royaume animal est brutal, gouverné par l’instinct, la peur, la domination, les prédateurs et ceux qui finiront sous leurs dents. Tout devrait nous pousser à vouloir en sortir. Pourtant le texte renverse progressivement cette évidence. « Ici, tout est vrai. Tout, même les cris. » Il n’y a plus les apparences, les justifications ou les mensonges derrière lesquels l’homme sait si bien cacher sa propre violence. L’animal tue, fuit, mange, survit. Il ne prétend pas être autre chose. Et le narrateur finit par préférer ramper parmi eux plutôt que suivre les hommes. C’est une idée dérangeante parce qu’elle retire à l’être humain le privilège moral qu’il s’accorde volontiers. La bête est peut-être atroce, mais au moins elle ne ment pas sur sa nature.
C’est à ce moment-là que l’autre pochette de Kurogoku prend tout son sens. Celle du vinyle montre des forgerons japonais dans leur atelier. Là encore, une véritable photographie du XIXe siècle. Des hommes au travail, de la fumée, du métal, un peu de feu. Enterré Vivant n’a presque rien besoin d’ajouter pour transformer la scène. Sur le CD, l’enfer apparaissait dans le reflet. Ici, il semble s’être installé autour des hommes. Et je crois que c’est l’une des grandes réussites visuelles de cet album : ne jamais nous montrer un enfer complètement étranger à notre monde.

Jigokudō aurait pu être le morceau le plus évident du disque. Nous sommes enfin en enfer. Le feu, les corps, les os, la mort qui n’apporte même pas la délivrance puisque tout recommence. Pourtant ce n’est pas ce qui m’est resté. Au milieu de cette violence surgit autre chose : le souvenir de journées d’été plus fraîches, d’un champ de fleurs près de la vallée infernale. Quelques images ordinaires, presque dérisoires face à ce qui les entoure. Et justement, l’enfer devient beaucoup plus cruel lorsqu’on se souvient de ce qui ne l’était pas. Une température agréable, un paysage, quelque chose que l’on n’aurait probablement même pas remarqué au moment de le vivre deviennent soudain immenses lorsqu’ils ne sont plus accessibles. Uguisu intervient ici aux côtés de Sakrifiss et Erroiak, et cette présence apporte au morceau quelque chose qui dépasse le simple contraste vocal. Il reste une trace de beauté au milieu de ce qui devrait l’avoir entièrement détruite.
Et puis Shuradō. Enterré Vivant aurait pu terminer dans les enfers. Cela aurait été confortable, presque logique : une descente progressive et son point final. Mais le Rokudō n’a pas de point final. Alors Kurogoku se termine dans le conflit. L’Asura continue de combattre. L’ego, la jalousie, la colère, la rivalité survivent à l’épuisement. Il lutte parce qu’il ne sait peut-être plus faire autre chose. Et lorsque le disque s’arrête, rien n’est réellement résolu. C’est probablement ainsi que cela devait être. Le cycle ne nous conduit pas quelque part. Il recommence.
Tout n’est pourtant pas également maîtrisé dans Kurogoku. Certaines répétitions poussent volontairement l’auditeur dans ses retranchements, mais il existe aussi des moments où le disque aurait pu serrer davantage son propos. Une composition longue n’acquiert pas automatiquement davantage de profondeur parce qu’elle refuse de se terminer. À quelques reprises, l’immersion frôle l’étirement. Mais je préfère largement un groupe qui prend ce risque parce qu’il poursuit son idée jusqu’au bout plutôt qu’un disque qui calcule chaque mouvement pour éviter de perdre l’attention de celui qui l’écoute. Et lorsque les trois voix trouvent leur place, particulièrement dans les passages où Sakrifiss, Erroiak et Uguisu cessent d’être de simples contrastes pour devenir différentes présences à l’intérieur du même monde, Kurogoku possède une véritable identité.
Il faut également replacer cet album dans ce qu’Enterré Vivant construit depuis ses débuts. Erroiak compose en France, Sakrifiss écrit et enregistre depuis le Japon, et leur rencontre n’a jamais consisté à poser quelques ornements japonais sur du black metal atmosphérique pour lui donner une couleur exotique. Shiki regardait les saisons, Shigenso les éléments, Akuzaï les actions néfastes de l’éthique bouddhiste. Avec Kurogoku, ils arrivent peut-être à l’endroit où cette recherche devient la plus universelle, parce que derrière ces six royaumes se cachent des choses qui n’ont plus grand-chose de japonais, de français ou même de religieux. Désirer. S’attacher. Posséder. Craindre de perdre. Se comporter comme une bête. Souffrir. Se battre. Recommencer.

Il y a aussi eu Transcendance. Le changement de label est arrivé alors que la plupart des morceaux étaient déjà composés, donc inutile de lui attribuer une influence artistique qui ne lui appartient pas. Mais en parlant avec Sak, j’ai compris que cette arrivée avait malgré tout compté. Il m’a parlé de la rigueur et de la passion de Marie, deux choses dans lesquelles Enterré Vivant se reconnaît particulièrement. Je trouve finalement assez logique qu’un groupe aussi attaché à la cohérence de ce qu’il fait ait trouvé sa place auprès de quelqu’un qui semble partager cette même exigence. On parle souvent des labels en termes de distribution, de promotion ou de moyens. On oublie parfois que derrière tout ça, il peut simplement y avoir une rencontre humaine qui tombe au bon moment.
Et il y a quelque chose d’étrangement juste dans le choix de ces vieilles photographies japonaises pour accompagner tout cela. Les personnes que nous regardons sont mortes depuis longtemps. Elles ignoraient évidemment qu’un jour leurs gestes ordinaires seraient placés sur la pochette d’un disque consacré à la renaissance, à l’impermanence et aux enfers que l’homme transporte avec lui. Pourtant elles sont encore là. Une femme arrange toujours ses cheveux. Des hommes frappent toujours le métal. Plus d’un siècle après leur disparition, leurs gestes continuent.
Au début de Kurogoku, je regardais une femme dont le reflet avait été altéré. À la fin, je me suis demandé pourquoi Enterré Vivant avait eu besoin de l’altérer. Nous sommes parfaitement capables de désirer jusqu’à nous détruire, d’aimer jusqu’à vouloir posséder, de parvenir au sommet et de ne plus penser qu’à la chute, de cacher nos instincts derrière quelques mots bien choisis, de comprendre la valeur d’une chose seulement après l’avoir perdue et de poursuivre des combats dont nous avons depuis longtemps oublié la raison. Les six royaumes paraissaient si lointains lorsque le disque a commencé. Ils le sont beaucoup moins lorsqu’il s’achève.
Peut-être ne sommes-nous condamnés à aucun d’entre eux. Peut-être sommes-nous simplement capables de tous les habiter.
Et lorsqu’on referme Kurogoku, le miroir est toujours là.
Cette fois, pourtant, c’est notre reflet qui se trouve dedans.
Pour commander l’album : Archives des Shop – TRANSCENDANCE
Que le silence en garde la mémoire.
Le Funeral Scribe
