BLUT AUS NORD – Memoria Vetusta I : Fathers of the Icy Ages (1996)

Chronique de Nicolas Ulv Schweitzer

1996, Mondeville, Normandie. Le jeune et déjà mystérieux Vindsval, qui n’a, a priori, pas encore 18 ans (!) frappe un grand coup dans la scène black metal.

Resituons l’époque. Le black metal froid et crasseux créé par Darkthrone, Mayhem et consorts est toujours bel et bien là, y compris en France avec le représentant le plus connu des « légions noires », à savoir Mütiilation.

Mais le black metal s’est ouvert. Sous l’impulsion d’Emperor, il devient atmosphérique puis assez rapidement symphonique et nous emmène vers les cieux. Sous l’impulsion de Summoning et de claviers omniprésents, il nous fait voyager à travers la Terre du Milieu. Sous celle de Dissection, il se fond avec le death metal. D’autres nous content des voyages dans la nature parfois teintée de paganisme avec énormément de raffinement (Arcturus, Nokturnal Mortum, Ulver, In The Woods…), d’autres encore nous embarquent dans un passé médiéval et mystique (Satyricon, Abigor…), posent les jalons d’un black metal hypnotique et mélancolique (Burzum) ou imprègnent leur black metal d’ambiances gothiques (Cradle Of Filth, Moonspell…).

On imagine le jeune Vindsval dans ce foisonnement, au sein de ce « vieux monde », encore lent, dépourvu d’internet. Sans doute marqué par l’histoire de sa région, les incursions vikings et la période épique de Bathory quelques années plus tôt (citons notamment « Hammerheart » paru en 1989), le jeune normand va emprunter une autre voie.

Après quelques démos sous le nom de VLAD, il renomme son projet Blut Aus Nord et fait paraître un premier album nommé « Ultima Thulée » en 1995. On retrouve la haine et la violence propre au black metal mais celui-ci se fait déjà onirique, glacial, nappé de claviers. On sent que l’on est face à un groupe qui a quelque chose à dire et qui ne se contente pas de « copier » ses contemporains ou ses ainés.

C’est alors que vient ce « Memoria Vetusta I : Fathers of The Icy Ages ». On reconnaît les vocaux agressifs du maître, la musique reste violente, la production plutôt sale et l’attirance pour le froid du grand nord demeure. Mais cette fois l’influence de Bathory – que peu ont redécouvert à cette époque et bien avant la « fashionnerie » d’une certaine vague dite « viking » qui dure encore de nos jours – est criante. Vindsval hurle son amour pour Quorthon, mais là encore sans le copier, avec sa patte propre. Et le résultat est une réussite totale.

Des compositions étendues mais où l’ennui ne se fait jamais jour, des chœurs épiques et sinistres à la fois, des claviers utilisés avec parcimonie mais qui font toujours mouche, et surtout ces guitares, absolument pas reléguées au second plan. Assez classiques sur le plan rythmique, elles s’envolent régulièrement vers des sentiers remplis de lumière et de mélancolie. Le jeune homme sait les faire pleurer. Dès le break du morceau d’ouverture, on est complètement scotché. L’album est truffé de moments de grâce de cet acabit.

Et chose assez notable pour un album de black metal, on y entend régulièrement la basse et elle n’est pas là pour faire de la figuration.

Sans doute que la cerise sur le gâteau se trouve sur le morceau titre qui clôture magistralement ce chef d’œuvre. Des riffs de génie en pagailles.

Fathers of The Icy Ages est une œuvre incroyablement mature et même complexe pour l’époque. Sensible, brutale, douce, haineuse, mélodique et mélancolique. Tout cela à la fois.

Vindsval sera d’ailleurs à l’origine de bien des projets (The Eye, Children of Maani, Forhist, Yeruselem…).

Après un album de black metal très pur et très noir en 2001, « The Mystical Beast of Rebellion », chantant la chute inexorable de l’Humanité, il partira dans des terres avant gardistes forcant le respect, reprenant des structures issues du jazz, pour mieux torturer son black metal, rendant sa musique poisseuse, rampante, menaçante et dissonnante à partir de « The Work Which Transforms Gods », puis le gouffre absolu qu’a pu représenter « MoRT »… avant de revenir à des moments de lumières avec la suite de ce Memoria Vetusta, à savoir « Memoria Vetusta II : Dialogue With the Stars » en 2009 (13 ans après !), puis un « Memoria Vetusta III : Saturnian Poetry » en 2014.

Oscillant régulièrement entre l’abîme et des odes à la nature qui respirent le grand air, il faut souligner que le dernier album en date, le sublime Ethereal Horizons représente à mon sens une sorte de Memoria Vetusta avec un concept et une atmosphère cosmique.

Même s’il ne faut pas omettre Ultima Thulée, c’est donc avec ce « Fathers of The Icy Ages » que Blut Aus Nord signe son premier véritable chef d’oeuvre, abouti et cohérent. Un indispensable.

A écouter « Fathers of The Icy Ages » :

Autre album conseillé : Ethereal Horizons

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