Interview de François Kärlek
Bonjour Frédéric et merci de te rendre disponible pour cet échange.
Tout d’abord, peux-tu te présenter (ainsi que tes multiples activités) ?
Salut ! Je suis Frédéric Gervais, producteur / mixeur au sein du Studio Henosis, désormais dans la région de Poitiers après avoir passé pas mal d’années en région parisienne. Cela fait presque dix ans que j’ai la chance d’exercer ce métier et de travailler avec un paquet de groupes talentueux. Ma première vie ayant été plutôt tournée vers la création en tant que compositeur, vocaliste et musicien dans Orakle – projet de Metal extrême qui m’a accompagné depuis l’adolescence mais qui, notamment parce qu’il était porté par des niveaux d’exigence eux aussi extrêmes, n’aura jusqu’ici sorti que 3 albums (2005, 2008 et 2015) et fait toutefois pas mal de concerts, dont un Hellfest en 2009. A partir du moment où le studio a démarré, j’ai quand même continué à écrire de la musique épisodiquement dans mon coin, mais compte-tenu d’un emploi du temps souvent chargé et d’une incapacité progressive à travailler tard le soir après des journées déjà remplies de musique (autrement dit, prenant de l’âge…), j’ai surtout été actif en tant que chanteur, participant à des projets complets (Cor Serpentii, Khôra) ou à des demandes assez régulières de collaboration (les grecs d’Aenaon, Monolithe, Moonreich, Helioss, A/Oratos et d’autres dont je ne parle pas ahah).
A propos de Khôra.

Khôra est un groupe cosmopolite, comment s’est-il constitué et connais-tu personnellement et physiquement tous ses membres ?
Khôra est en effet un groupe éparpillé aux quatre coins de l’Europe. Ole en est le fondateur et maître à bord : c’est clairement lui qui gère les bases de la composition, les thématiques, les visuels et la direction artistique. D’ailleurs c’était au départ un projet purement individuel, construit autour d’un amour pour la seconde vague du Black-Metal souvent associée à la Norvège – entre autres dans sa partie plus expérimentale – et la volonté d’explorer des thématiques moins poncées que les sempiternels blasphèmes ou autres occultismes creux. Le premier album « Timaeus » est sorti en 2020 chez Soulseller Records, avec une ossature instrumentale (Ole à la batterie et aux guitares, le Grec Kranos à la guitare et au chant, le Norvégien Lars-Emil Måløy de Dodheimsgard à la basse) et plusieurs collaborateurs vocaux dont je faisais déjà partie, avec entre autres mon ami Arnhwald (Deathcode Society) ou encore Yusaf « Vicotnik » de Dodheimsgard. Pour le deuxième album « Ananke » sorti l’an passé chez Les Acteurs de l’Ombre, il m’a d’abord demandé deux titres, puis finalement m’a proposé de rejoindre le projet à part entière en tant que chanteur, aux côtés d’autres nouveaux arrivants, Goran (basse) et Kjetil (orchestrations). Pour répondre à la seconde partie de ta question : Ole étant en Irlande, Goran en Suède, Kjetil en Norvège et moi en France, tout se fait à distance ; Goran et Kjetil se voient de temps en temps, mais pour l’essentiel c’est un projet qui n’a été rendu possible que par les moyens modernes de communication. Pas de répétition, pas de live, juste une collaboration purement artistique et à distance, dans laquelle chacun trouve un intérêt.
Qui compose la musique, les lignes de chant ? Est-ce un travail collaboratif ?
Ole compose les fondations de la musique (excepté les intermèdes purement orchestraux réalisés par Kjetil), à savoir les riffs, la batterie et l’architecture globale. Y compris maintenant qu’un line-up plus stable s’est formé – il a d’énormes qualités de compositeur, avec une patte reconnaissable et une grosse productivité, donc on ne manque jamais de matière. Ceci dit, il n’est absolument pas fermé aux suggestions extérieures ; chaque membre ayant une solide expérience, des goûts musicaux communs, on se retrouve finalement assez rapidement. Une fois ce squelette guitares / batterie écrit, chaque musicien travaille sur ses propres parties, parfois avec quelques orientations de la part d’Ole (emplacement de certains lead, types de son à privilégier, ce genre de choses) mais avec toutefois une grande liberté d’action.
Concernant le chant, Ole écrit les textes (peut-être y aura-t-il quelques exceptions sur le prochain) et de la même manière, je m’occupe des lignes de mon côté, qu’il s’agisse des types de voix, des placements ou de l’écriture des mélodies pour les parties claires. Généralement j’aime aller assez vite pour poser les premières idées au fil de quelques écoutes seulement, brosser les grands traits instinctivement. Je retravaille cette ébauche dans le détail dans un deuxième temps, avant de maquetter et soumettre le tout aux autres. Là encore, c’était très fluide – il me semble que les premières propositions ont été les bonnes, à l’exception de « Wrestling with the Gods » qui a demandé quelques ajustements entre les parties claires et saturées.

Il y a de vrais « tubes » sur cet album, était-ce volontaire de proposer des morceaux très accrocheurs et efficaces (pour séduire) et d’autres plus atmos/complexes/difficiles d’accès ?
Pas vraiment non. Je vois pourquoi tu dis ça car l’album comporte en effet des titres plus demandeurs et d’autres plus simples d’accès, dans leur structure notamment. Mon point de vue par rapport à ça est relativement tranché : les musiques extrêmes ne sont pas un espace où l’on écrit dans le but de plaire ou de brosser l’auditeur dans le sens du poil – ce serait de toute façon sans issue, puisque c’est aussi un milieu où un tas de gens ont tendance à être davantage séduits par une forme de complexité, voire une abscondité du contenu, plutôt que par une quelconque efficacité – au sens « pop » du terme. Cela ne signifie pas qu’il ne peut y avoir ces éléments « accrocheurs », mais ils n’ont ici rien à voir avec une volonté de séduire le monde extérieur – ce sont juste des nuances qui nous permettent d’atteindre un ensemble qui nous paraît, dans le contexte de ce projet, équilibré. Dit autrement, l’entreprise de séduction est avant tout dirigée vers nous-mêmes.
J’ajouterai aussi que l’accroche plus évidente sur certains titres est directement liée à la manière dont le squelette des titres se crée : en général autour de deux ou trois idées centrales, pas davantage. La sensation de complexité vient souvent de la quantité d’arrangements – que ce soit par le biais des orchestrations créées par Kjetil ou par les autres instruments – mais là aussi, ce sont des ingrédients comme les autres pour atteindre l’objectif artistique fixé.
J’évoque le son norvégien dans ma chronique(que vous pouvez retrouver ici ), mais j’aurais bien du mal à le définir précisément techniquement. Avez-vous souhaité y coller au maximum (par la production par exemple) ou est-ce venu naturellement au regard du background de chacun / la manière de composer ?
C’est quelque chose de spontané ici, et qui fait appel d’un côté à l’histoire musicale propre à chaque auditeur, et de l’autre évidemment à celle des membres du groupe. Déjà, c’est logique que tu peines à définir techniquement cette signature – je crois qu’identifier un son par une origine géographique est une tentative vouée à l’échec dans l’immense majorité des cas. C’est un phénomène parfois observable à l’émergence d’une scène, et en partie pour des raisons très techniques justement, car on y trouve un noyau de quelques groupes et seulement une ou deux personnes aux commandes côté production ; évidemment, on pense à Pytten / Grieghallen en Norvège, même si ses productions les plus célèbres (parmi lesquelles Mayhem, Emperor, Immortal, Burzum & co) étaient déjà sacrément diversifiées. Mais souvent, et plus le temps avance, plus c’est un aspect fantasmé par une partie de l’auditoire qui essentialise certaines caractéristiques initialement présentes chez des groupes « phares » (depuis longtemps révolues pour beaucoup), et les généralise à l’ensemble d’une scène. L’éternel besoin de ranger les choses dans des tiroirs bien identifiés, je suppose. C’est aussi rendu impossible par ce qu’on pourrait qualifier de tendance à la mondialisation côté production : une standardisation des outils, des techniques, etc. qui fait qu’il devient quasiment impossible de délimiter des signatures sonores évidentes, les particularismes locaux étant peu à peu dilués dans une masse plus uniforme. C’est d’ailleurs pour cela que je m’efforce de renouveler mes propres méthodes, d’essayer de faire des petites trouvailles ; mais je n’aurais pas la prétention de dire que je suis complètement épargné par cette tendance.
J’ai vu quelques retours sévères sur le manque d’originalité de ce que vous proposez par rapport à votre proximité sonore avec des groupes cultes qui m’a aussi sauté aux oreilles (de manière très positive me concernant). Quels éléments mettrais-tu en avant pour appuyer l’identité propre à Khôra?
Heureusement ce genre de retour a été vraiment anecdotique. Etablir des comparaisons et des connexions a toujours fait partie intégrante de l’arsenal des « chroniqueurs » – c’est simplement une manière de situer le propos d’un artiste dans un référent commun, plutôt que de décrire chaque nouvelle musique par ses caractéristiques propres. Lesquelles ne sont d’ailleurs jamais isolées d’une sphère d’influence et plus généralement de l’histoire d’un mouvement artistique. La musique, quel que soit le style, s’est toujours construite sur un mélange d’emprunts, d’influences digérées, plus ou moins mêlés avec la singularité de chaque artiste.
D’ailleurs, on parle ici des chroniqueurs, mais il faudrait étendre la remarque aux labels, et même souvent aux groupes eux-mêmes : il n’y a qu’à constater le développement depuis des années de l’affreux « ffo » (« for fans of »), devenu à la fois une nécessité pour flécher au mieux un projet peu connu parmi la quantité astronomique de sorties, mais – de mon point de vue – une pratique épouvantable artistiquement, car elle pousse les groupes à occulter volontairement ce qui les rend uniques pour attirer l’attention sur ce qui les rapproche d’autres formations – et paradoxalement, les invisibilise. Et si je vais plus loin, ces rapprochements sont facilement assimilables à un manque d’assurance : ils peuvent donner la sensation qu’un groupe (ou un label) ne croit pas en sa musique pour ce qu’elle est, mais seulement une fois affublée d’une caution plus ou moins légendaire.
Pour revenir à Khôra, je dirais que l’identité du projet réside dans plusieurs choses : le contraste entre un riffing souvent assez simple, très marqué rythmiquement (le fait d’avoir un batteur-compositeur n’y est probablement pas pour rien) et une certaine grandiloquence conférée par toute la partie orchestrale ; une part d’expérimentation disséminée un peu partout, plus ou moins subtilement, parfois dans un riff plus tortueux, un contrechant de basse, certains harmonies vocales… Et puis, probablement, cette atmosphère un peu cosmique, très liée aux concepts explorés textuellement. Mais bon, tout ça étant un peu long à dire, « FFO Mayhem / Arcturus / Dodheimsgard / Emperor, vous m’en mettrez une douzaine » et puis c’est tout (rires).

Quels sont les retours sur l’album ? Etes-vous satisfaits (avis positifs/visibilité) ?
Sincèrement les retours ont été fantastiques d’un point de vue qualitatif, et assez nombreux sur la période de sortie. Nous savions que l’album était très bon, et remercions LADLO et Noémie de Solstice Promotion pour leur soutien et le travail qu’ils ont effectué. Je pense qu’ils lui ont donné pas mal de visibilité, des gens continuent de m’en parler près d’un an après sa sortie, donc globalement nous sommes très heureux d’avoir pu le sortir dans ces conditions. Après, on ne va pas se mentir : sortir un projet comme Khôra, dans un style tout de même assez niche, sans existence live ni gros moyens visuels, ça reste minuscule et compliqué à faire vivre au-delà des semaines entourant la sortie ! C’est une réalité qu’on connaît tous très bien à force, donc il n’y a absolument pas de désillusion à ce sujet.
Khôra est-il un projet stable avec un futur nouvel album potentiel d’ici quelques années ?
Bien sûr. Je te parlais plus haut de la productivité de Ole et de la facilité à créer des choses dans ces conditions, avec une organisation à distance qui convient parfaitement à chacun : c’est exactement ce qui se passe, puisque nous avons déjà une bonne partie du contenu du prochain album, à savoir l’ensemble des ossatures de titres, le concept, quasiment tous les textes, et déjà pas mal d’arrangements en cours de travail. Chacun y va à son rythme et avec les possibilités de son emploi du temps, mais généralement une fois que la machine est lancée (Kjetil nous envoie par exemple très régulièrement ses orchestrations en ce moment) cela peut aller assez vite. On ne peut pas tout prévoir, notamment certaines incompatibilités de planning (le mien est souvent assez compliqué avec l’activité du studio), mais à ce stade on peut totalement envisager la finalisation de ce prochain disque dans un avenir proche.
A propos de toi.

Ton chant est remarquable de maîtrise, le travailles-tu beaucoup ? As-tu des occasions régulières de contribuer à des projets en tant que chanteur ?
Merci beaucoup pour le compliment ! J’ai un peu honte, mais je le travaille très – trop – peu. Heureusement, des projets comme Khôra, ou les collaborations ponctuelles que j’évoquais plus haut, me permettent de remettre le pied à l’étrier, dans différents registres. Autant je travaillais beaucoup à l’époque où Orakle était actif en tant que groupe, ne serait-ce que parce qu’il y avait des répétitions régulières et des concerts, autant maintenant je prends beaucoup moins le temps. Ce qui me donne généralement une bonne occasion de pester au moment où je m’y remets, car si certaines voix sont assez simples tant qu’elles restent dans ma zone de confort, notamment en clair, d’autres se révèlent… disons, plus compliquées dans un premier temps. Après, l’expérience me fait dire que c’est un peu comme la nage ou le vélo : une fois certains automatismes enclenchés et malgré l’absence plus ou moins longue de pratique, « ça ne s’oublie pas » ; passés un ou deux jours pénibles mais nécessaires pour reprendre un contact plus serein avec toute la chaîne vocale, j’ai la chance de toujours retrouver des sensations plaisantes et une certaine aisance – en tout cas, dans ce que je sais faire.
Pour ce qui est des contributions, on me le demande assez régulièrement et je dois avouer que c’est généralement un vrai plaisir pour moi. D’autant que je dispose la plupart du temps d’une grande liberté d’action, les personnes qui me sollicitent cherchant surtout un certain type de voix, une partie qui contraste, une parenthèse un peu différente du reste. D’une certaine manière, ça me permet probablement de compenser la frustration de n’avoir sorti « que » trois albums avec Orakle, et de m’attaquer à certains territoires que je n’aurais peut-être jamais explorés au sein de ce projet.

J’ai découvert qui tu étais par Orakle, que je place très haut dans ce que la musique extrême française peut proposer. Ce groupe est-il totalement désactivé ? As-tu encore un projet te permettant de proposer tes propres compositions ?
Une nouvelle fois, merci ! Je l’évoquais au début, Orakle a été mis en standby pour un temps indéterminé, et pour des raisons très matérielles : un batteur co-fondateur qui arrête son instrument, un guitariste qui déménage à l’autre bout de la France, et moi qui ai connu quelques péripéties de vie compliquées il y a une dizaine d’années tout en ayant choisi de me consacrer à la production. Nous avions un mode de fonctionnement « à l’ancienne » – répétitions, concerts, nombreux moments passés ensemble – et quelque part la mise en sommeil repose beaucoup sur ces changements personnels, subis ou souhaités. Cependant, si ce projet est probablement mort en tant que groupe au sens traditionnel, il ne l’est pas nécessairement en tant qu’entité créatrice : nous l’avions créé comme un réceptacle à nos envies musicales, et me concernant celles-ci sont toujours présentes ; j’avais même débuté l’écriture d’un EP et d’un quatrième disque en parallèle il y a quelques années, et dispose donc de pas mal de matériel, d’idées plus ou moins construites. Mais l’envie ne suffit pas : l’exigence personnelle est peut-être encore plus forte qu’avant, et malheureusement je sais que la mise en route d’un tel disque nécessiterait une bonne partie de mon énergie pendant une période bien trop longue. Je ne peux tout simplement pas me le permettre pour l’instant. Après, il n’y a aucun enjeu, donc ça viendra… si ça doit venir.

Tu es, je crois, très impliqué avec l’équipe Holy Records/Misanthrope/Argile, as-tu des projets à venir avec eux ?
Oui, ce sont des amis de longue date ! Philippe et Séverine nous ont très vite distribués avec Orakle, ont suivi notre évolution puis se sont montrés enthousiastes pour signer le groupe à l’aube de notre deuxième album « Tourments & Perdition ». C’est un label qui a beaucoup compté, que ce soit en tant qu’auditeur dans mes découvertes musicales (des groupes comme Septic Flesh, Nightfall, Sup, Elend…) aux côtés des Osmose ou Adipocère, puis en tant qu’artiste dans la petite carrière menée avec Orakle. Nous sommes restés en contact plus ou moins régulier pendant les années qui ont suivi, jusqu’au jour où (ça devait être en 2018), ils ont fini par me confier un premier projet – ça devait être le mixage des « Déclinistes » si ma mémoire est bonne, bien qu’il soit sorti quelque temps plus tard – et comme souvent lorsque ça se passe bien, d’autres ont suivi. Et ça n’aura pas échappé aux fans du groupe : Misanthrope a vraiment étoffé sa discographie ces dernières années, entre des rééditions qui étaient demandées depuis des années, des sorties exceptionnelles comme le double-live ou l’album de reprises, évidemment l’album Argile, etc.
Evidemment, il y a des projets à venir, mais le seul dont je vais parler – puisque le groupe a lui-même commencé à en parler, c’est le 11ème album de Misanthrope qui va arriver ! Album que j’ai eu la chance de produire du début à la fin, avec une session batterie excellente au Chabada d’Angers, des enregistrements et un mixage qui se sont déroulés à merveille, et au final un disque qui va je pense séduire les afficionados du groupe tout en ayant le potentiel pour élargir encore l’auditoire du groupe. Il aura fallu pas mal d’années pour que le successeur de « Alpha X Omega » soit mis en route, mais tout le monde est ravi du résultat !
En tant que producteur avec ton studio, Henosis, quels sont les groupes qui t’ont le plus sorti de ta zone de confort par leurs demandes ?
Sincèrement, je n’ai pas eu d’énormes déconvenues ou surprises ! J’ai un tempérament assez flegmatique et posé quand je travaille pour un groupe, donc même une demande un peu inattendue aura tendance à être accueillie… disons, avec une certaine sérénité (au moins en apparence ahah !). A la limite, les demandes les plus déstabilisantes que j’ai pu avoir étaient surtout liées au genre de musique : il m’est par exemple arrivé de bosser pour de la techno/electro, un album destiné aux enfants, de la musique ambiante… Bref, c’est typiquement dans ces cas-là qu’une certaine culture me fait nécessairement défaut ; j’essaie alors de trouver des moyens de m’approprier des esthétiques plus inhabituelles, de mettre en standby mon background de producteur estampillé « Metal » pour retrouver un peu de fraîcheur dans un style dont je connais moins les canons.
Je dirais aussi que le Metal et les gens qui le pratiquent – mais c’est une vérité pour beaucoup de styles – sont souvent assez conservateurs : il y a malheureusement peu de groupes qui ont envie de faire quelque chose de radicalement novateur, et qui par conséquent pourraient a minima me surprendre, voire me déstabiliser par leurs demandes. Ça ne veut pas dire que ces groupes n’ont pas d’identité ou de talent, par contre ils s’inscrivent pour beaucoup dans un cadre sonore relativement consensuel et maîtrisé, et leurs demandes ne dénotent pas souvent. Au final, ce ne sont pas tant les groupes que moi-même qui me pousse à sortir de cette fameuse « zone de confort » ; avec plus ou moins de succès, mais je crois que c’est important de toujours remettre en question ses méthodes, ses habitudes lorsqu’une occasion s’y prête.

Je suis assez terrorisé par les conséquences de l’IA et des réseaux sociaux au format court sur l’art musical : la faculté de concentration baisse, le son trop compressé domine, le doute va devenir permanent (IA ou pas ?) sur les futures sorties musicales. Je pense que l’industrie musicale est plus que jamais dans un tournant très mauvais et irréversible.
Comment vois-tu cette évolution ?
Beaucoup de choses arrivent, et surtout elles arrivent très vite – probablement trop vite pour des créatures au temps d’adaptation long.
Pour ce qui est de la manière dont se diffuse la musique aujourd’hui, au-delà des réseaux sociaux c’est surtout la numérisation qui a produit les effets que tu décris : une ère de l’abondance et de l’éphémère où beaucoup ne se donnent plus la peine de creuser puisqu’ils ont la possibilité de passer immédiatement au prochain « contenu ». La conséquence étant évidemment que la création artistique – ou plutôt, sa partie la plus visible – perd en qualité : une partie des créateurs va nécessairement chercher des raccourcis, des gimmicks efficaces et éprouvés plutôt qu’une certaine audace, un buzz sans fond plutôt qu’un concept travaillé, etc. La qualité du son importe d’ailleurs très peu dans cette équation : après tout, j’ai découvert enfant des groupes majeurs sur une platine vieillissante et une stéréo affreusement positionnée, ou sur des cassettes recopiées dix fois – on ne peut pas dire qu’il s’agissait de conditions optimales pour profiter de la musique, même si évidemment j’aimerais que ce soit le cas pour tout le monde ! Je perçois aussi, dans ce magma numérique où une quantité d’information astronomique apparaît et disparaît sur un temps très court, une sorte de nivellement, d’indifférenciation même. Mais à la limite, nous pouvons facilement en prendre conscience et avons le choix d’en rester maîtres : rien ni personne n’oblige à adopter cette pratique passive, inattentive et sans hiérarchie. C’est donc en dernier ressort un choix qui s’offre à chacun, certaines connexions rendant même les bonnes découvertes plus facilement accessibles que par le passé.
L’IA, même si elle s’inscrit dans une dynamique similaire, pose des enjeux très spécifiques – et à mon avis bien plus problématiques. Ses conséquences dépassent de loin le monde de l’art et de la musique en particulier, puisqu’on voit très bien qu’elle investit peu à peu des domaines décisionnels, politique ou militaire par exemple. A vrai dire, c’est un des sujets où j’ai tendance à adopter une certaine radicalité. Je suis en effet assez convaincu que les « bienfaits » supposés de ces outils – de l’optimisation de votre frigo à la guérison du cancer, en passant par la promesse du règlement des problèmes environnementaux ou économiques, tout y passe – sont un Cheval de Troie, et que les conséquences d’un développement sans mesure seront catastrophiques d’un point de vue anthropologique ; une véritable manifestation de l’hubris telle que nous l’ont décrite les Anciens Grecs (mais qui se soucie encore des Anciens Grecs ?…).
Pour revenir au domaine qui nous concerne, je constate malheureusement qu’une partie des personnes impliquées de plus près dans des processus créatifs – qu’ils soient visuels ou musicaux notamment – se perdent eux-mêmes parfois dans une forme d’indulgence, de complaisance un peu bancales avec ces technologies : sous prétexte que telle ou telle tâche peut être simplifiée, qu’on peut gagner en productivité (ironiquement, ce sont parfois les mêmes qui professent une critique virulente du vilain productivisme…) ou que l’IA va leur « suggérer » des pistes auxquelles ils n’auraient pas pensé par eux-mêmes (curieuse manière d’envisager une démarche personnelle), ils s’engouffrent dans une brèche qui in fine déshumanise leur travail. Je le dis souvent, mais la création ne se résume pas à un résultat ; elle est, peut-être davantage encore, un processus. Et comme nombre de processus humains, elle est inséparable des efforts fournis, des tentatives avortées, de décisions parfois irrationnelles, des imperfections – bref, de tout ce qui la rend « appréciable » (au sens de ce qu’on peut évaluer, positivement ou négativement) et, parfois, admirable. Et bien entendu, tout cela n’est possible que par l’expérience sensible du monde. C’est finalement là un des gros périls de l’IA en matière d’art : que peut-il rester d’admirable, d’inspirant dans une œuvre enfantée – même partiellement – par une base de données ? Comment rester perméable à une nouvelle œuvre si le doute s’installe systématiquement quant à son origine ? Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la plupart du temps, les utilisations de l’IA sont délibérément dissimulées, comme le ferait un enfant qui ne veut pas être pris la main dans le sac. C’est donc cette possibilité d’identification, de traçabilité que j’aimerais voir s’étoffer dans un avenir proche – même si ce n’est probablement qu’une petite rustine qu’on cherche à appliquer sur un gouffre.
Je te laisse le mot de la fin.
Merci infiniment pour cet entretien, ta patience et cette opportunité de discuter de mes petites entreprises !
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