Chronique de Funeral Scribe

« Le silence n’est pas vide. Il attend simplement que quelqu’un ose l’écouter. »
Il arrive parfois qu’un album cesse d’être un objet. Il devient un lieu. Pas un de ceux que l’on visite, mais un de ceux où l’on s’égare sans réellement chercher à retrouver son chemin.
Chapter I : This Endless Solitude possède cette étrange faculté. Avant même que la première note ne s’élève, tout est déjà là. Une pièce abandonnée. Une fenêtre ouverte sur un hiver qui semble avoir oublié le retour du printemps. Au centre, un cœur humain transformé en vase où quelques fleurs fanées prolongent une existence qui n’appartiennent plus qu’au souvenir. Cette pochette ne cherche ni le morbide ni le spectaculaire. Elle murmure simplement ce que l’album s’apprête à nous révéler : certaines solitudes ne naissent pas de l’absence des autres, mais de ce qu’ils laissent derrière eux.
Tor-Helge Skei a toujours avancé à contre-courant. Ceux qui suivent son parcours depuis Manes le savent déjà. Pourtant, Holissstik ne ressemble ni à un nouveau chapitre, ni à une synthèse de tout ce qui l’a précédé. Il donne plutôt l’impression d’une œuvre que son auteur a accepté de ne plus totalement contrôler. Les compositions circulent, changent de mains, se chargent d’autres sensibilités avant de revenir vers lui, transformées. C’est sans doute là que réside le véritable sens de Hólos, cette idée du tout dont le projet tire son nom. Rien n’existe seul. Pas même une mélodie. Pas même un silence.
Le paradoxe est magnifique.
Cet album parle de solitude. Il n’aurait pourtant jamais pu naître sans les autres.
C’est probablement là que Holissstik révèle sa véritable nature. Aucun musicien ne semble avoir été invité pour enrichir une liste de noms ou attirer un public supplémentaire. Chacun apporte une pierre différente à un édifice qui n’aurait jamais tenu debout si l’une d’elles avait manqué.
Martyna Halas en est sans doute le visage le plus fragile. Sa voix traverse l’album avec une délicatesse presque irréelle, comme si elle pouvait se briser à chaque respiration. À l’opposé, Anna Murphy impose une présence d’une tout autre nature. Ceux qui l’ont découverte au sein d’Eluveitie reconnaîtront immédiatement ce timbre capable d’habiter une mélodie sans jamais l’envahir. Chez Holissstik, elle abandonne pourtant tous les repères auxquels son nom pourrait être associé. Il ne reste plus qu’une voix, libre de tout héritage, qui devient l’un des fils invisibles reliant les différentes émotions de l’album. Elle ne cherche jamais à occuper le premier plan. Elle accompagne, elle éclaire, elle laisse derrière elle cette sensation étrange que certaines présences continuent d’exister longtemps après leur disparition. Pierre Ripka abandonne les métaphores pour livrer un texte dont chaque phrase semble porter le poids d’une vie entière.
Puis il y a Christophe « Krys » Denhez.
Son nom revient avec discrétion.
Sa musique, elle, ne nous quitte jamais.
Il serait facile d’écrire qu’il joue de la guitare sur The Rhythm of Silence ou qu’il signe le chant et les paroles de Behind Me. Ce serait oublier l’essentiel. Les guitares de Krys ne remplissent jamais l’espace. Elles le sculptent. Elles ouvrent des respirations, installent une tension presque imperceptible et donnent à l’album cette profondeur qui ne saute pas immédiatement aux oreilles mais qui s’impose au fil des écoutes. Lorsqu’il prend finalement la parole sur Behind Me, tout devient limpide. Il n’était pas un invité de passage. Il participait depuis le premier morceau à l’identité même de Holissstik. Certains musiciens attirent naturellement le regard. D’autres soutiennent l’ensemble sans jamais chercher la lumière. Ce sont souvent eux qui permettent à une œuvre de traverser le temps. Krys appartient à cette famille-là.

The Rhythm of Silence ouvre le disque avec une douceur presque trompeuse. Les paroles évoquent des mains qui ne savent plus reconnaître une autre peau, des êtres qui se croisent sans jamais parvenir à se rejoindre. Puis Pierre Ripka surgit et le paysage change. Les images s’effacent. Il ne reste plus qu’une vérité nue. Celle des masques que l’on porte jusqu’à finir par oublier son propre visage. Celle d’une société qui découvre parfois la valeur d’un être au moment précis où elle le perd. Deux écritures. Deux chemins. Une même solitude.
Ce qui bouleverse dans Chapter I : This Endless Solitude n’est pourtant ni son ambition ni son casting. C’est sa retenue. Rien n’est forcé. Rien n’est démonstratif. Les nappes électroniques installent le froid, les voix y déposent une chaleur vacillante, les guitares refusent la surenchère et les silences occupent enfin la place que tant d’albums leur refusent. On pourrait parler d’ambient, de trip-hop, d’électronique sombre ou de rock expérimental. Ces mots rassurent. Ils donnent l’illusion d’avoir compris ce que l’on écoute. Holissstik les rend rapidement inutiles. À mesure que les morceaux avancent, les étiquettes tombent les unes après les autres, jusqu’à ne laisser qu’une sensation difficile à nommer.
C’est peut-être cela, au fond, qui distingue les œuvres sincères des autres.
Elles résistent aux définitions.
Les huit morceaux ne ressemblent jamais à huit compositions indépendantes. Ils sont les pièces d’une même demeure. Chaque porte franchie révèle une lumière différente, mais les murs demeurent les mêmes. Lorsque le morceau éponyme vient refermer ce premier chapitre, il ne donne pas le sentiment d’une fin. Il referme simplement une porte derrière laquelle quelque chose continue de vivre.
Je me suis surpris à relancer l’album plusieurs fois.
Non pour vérifier ce que j’avais entendu.
Pour vérifier ce que j’avais ressenti.
La nuance est immense.
On réécoute un bon disque parce que l’on a aimé sa musique.
On revient vers une œuvre comme celle-ci parce qu’elle a laissé une question à laquelle le silence refuse obstinément de répondre.
Lorsque la dernière note s’éteint, le calme revient peu à peu dans la pièce.
Mais il ne revient jamais seul.
Il emporte avec lui une part de nous.
Et c’est peut-être là que commence réellement This Endless Solitude.
