Chronique et interview par François KÄRLEK
Notre scène française est décidemment très foisonnante en termes de Metal Extrême et ce début d’année 2024 est un régal à suivre avec des sorties de nombreux projets très qualitatifs inscrits dans une démarche libre artistiquement car indépendante, voire même artisanale, mais extrêmement professionnelle : je citerais ici PETRACORENSIS, ANTHROPOVORE, ECR LINF, LE COVEN DU TERROIR, et DOSKA que je vais aborder immédiatement !

Ecrit en totalité dans un langage inventé (le Mennokh), cet album DOSKA OG VINTEY narre les étapes de la Destruction de la paisible vallée de Kotthrya par les adeptes de Detth’rya puis (spoiler alert !) la déchéance de ceux-ci et l’espoir qui s’en suit.
L’œuvre proposée est ainsi construite en 9 chapitres totalement imbriqués avec la narration, portés par de sublimes passages de guitares acoustiques pour illustrer la quiétude (Kotthrya), par le déluge rythmique basse/batterie dévastant la vallée (Doska) ou encore la fureur des riffs mélodiques mettant en valeur la déchéance du prêtre et ses adeptes dévorés par l’ambition (Hammodh).
Le travail instrumental est très cohérent et en parfaite adéquation avec les visuels qui permettent une immersion immédiate dans ce paysage de conte à travers un magnifique triptyque réalisé par Macchabée Artworks illustrant la même vallée tour à tour paisible, puis assaillie par les flammes et finalement dévastée.
Les chants méritent largement qu’on s’y attarde car ils complètent à merveille le concept narratif, toutes les paroles étant inventées à travers un procédé de pleine conscience. J’ai trouvé cette idée très bonne car elle contourne l’exercice extrêmement contraint du français et l’aspect trop évident (ou pauvre lexicalement quand il est mal maîtrisé) de l’anglais. Doska s’autorise par ce procédé une correspondance immédiate entre la sonorité des mots et les images qu’ils doivent suggérer, ce qui rend chaque phrase, malgré son absence de sens « connu », extrêmement évocatrice et parlante, proposant un large éventail entre l’agressivité de « Mennokh » et la mélancolie de « Laddel ».
S’ajoute à cela un aspect quasiment théâtral : le peuple bienheureux qui communique par les sens est muet, le grand prêtre manipulateur a une voix saturée et les adeptes psalmodient des chants religieux. Autant de repères et variations pour donner corps à l’histoire et marquer l’identité de chaque morceau. Le chant clair en particulier permet d’ajouter des nombreuses mélodies qui enrichissent les compos tout en gardant l’aspect sombre et mystique propre au Black-Metal qui nourrit ce projet.
L’une des forces de cet album est le relief ressenti par les variations qu’il propose en montagne russe : aucune lassitude ne pointe son nez grâce à l’usage de plusieurs facettes de chaque instrument : la guitare se veut acoustique ou saturée, mélodique ou incisive, la batterie explore des sonorités tribales et dansantes qui côtoient des blasts galvaniseurs, le chant souffle le chaud et le froid, souvent de manière imbriquée entre cris et nappes quasi ambiantes (d’autres groupes auraient utilisé un clavier, nettement moins prenant et organique pour ce rendu).
Les morceaux s’alternent et permettent par leur ambiance de parfaitement situer l’auditeur dans la trame narrative, proposant des moments de bravoure qui donnent envie de réécouter certains passages en boucle ou relancer l’album dès qu’il est achevé. J’adore en particulier le morceau 2 « Mennokh » pour son ambiance rituelle, 4 « Doska » pour son introduction qui accélère pour déboucher sur LE riff ultra accrocheur et dévastateur de l’album au refrain magnifié par les chants, 6 « Zornna » pour son ambiance frénétiquement désespérée et 8 « Hammodh » pour ses mélodies suédoises et rythmiques entraînantes (Thrash/Groove par moments). On pourrait me soupçonner d’un fétichisme des chiffres pairs mais c’est un hasard empli de subjectivité et les autres morceaux (en particulier les splendides pistes instrumentales d’ouverture et fermeture) ne sont pas du tout en reste.
Réalisé de A à Z par une seule tête pensante, DOSKA OG VINTEY force l’admiration et mérite l’attention de tout amateur de Metal « sombre » au sens large. Je suis certain que si vous prenez le temps de l’écouter dans de bonnes conditions (au casque, en soirée, voire même dans la nature) vous ne regretterez pas le voyage qui vous est proposé.
On vous propose d’en savoir plus avec l’interview qui suit.

Bonjour Aarunda, je ne te demanderai pas de te présenter car l’univers de DOSKA présente une aura de mystère que je trouve essentielle pour l’ambiance de ton projet. Es-tu d’accord avec moi et trouves-tu difficile de garder une part d’inconnu tout en utilisant les outils modernes de communication (réseaux sociaux en particulier) ? Que peux-tu nous révéler sur ton parcours ?
Bonjour François. Merci pour cette interview, je suis très heureux que ce soit toi qui la réalises car je sais que tu as aimé l’album dès la 1ère écoute et tu sais toi-même que j’aime ce que tu réalises en tant qu’artiste.
Je suis d’accord avec toi, bien que je n’aie aucun problème avec mon image et rien contre le fait d’être « vu » publiquement. Je ne me cache pas derrière un personnage ni derrière les réseaux sociaux pour satisfaire anonymement des désirs frustrés de reconnaissance. Je vois les réseaux sociaux comme un outil et je maîtrise mon image afin de ne livrer que ce que je trouve pertinent pour mes projets.
Adrien Weber (Vociferian, notamment) a dit une phrase récemment que je souhaite reprendre car elle est très représentative de ma façon de voir les choses : « C’est l’œuvre qui est la plus importante et elle doit dépasser l’artiste ».
Aarunda est un avatar, une incarnation d’une partie de moi qui s’exprime par l’intermédiaire de mes projets artistiques. Je cherche à transmettre des émotions, un univers intime et sincère et je ne souhaite pas qu’une image trop « commune » vienne amoindrir le projet.
Je ne joue pas un personnage, mais je montre qui je suis sous l’angle que je choisis artistiquement.
Enfin, pour te répondre, ce que je peux révéler sur mon parcours est que je fais de la musique depuis presque 30 ans et du Metal depuis plus de 20 ans. J’ai appris certains instruments en conservatoire, d’autres en autodidacte total.
DOSKA est le nom de ton projet et figure aussi dans le titre de l’album et d’un morceau (a priori dans le sens de Destruction). Peux-tu expliquer les concepts qui définissent l’entité et le concept de DOSKA au sens large ?
La Doska est la destruction inéluctable, celle à laquelle aucune résistance ne peut s’opposer et qui conduit au Néant, l’absence que rien ne pourra remplacer.
Ce nom s’est imposé à moi il y a 18 ans lorsque le projet est né d’une volonté d’exprimer une histoire tragique d’un peuple subissant une sentence inexorable. Depuis, Christophe Szpajdel m’a appris que « Doska » signifiait « l’Ukraine ». Je savais que ça voulait dire « planche » en Russe (rires) mais ce que m’a dit Christophe m’a bouleversé en ce sens qu’il est question d’une suprématie fanatique qui agresse et détruit un peuple, analogie assez perturbante avec la guerre déclarée par le gouvernement de Poutine (et non « la Russie » comme l’on peut lire assez régulièrement) à l’Ukraine. D’autant plus que ce mot et cette histoire ont été créés il y a 18 ans…
Pour ce qui concerne la narration de Doska, je suis influencé par les histoires fantastiques à double lecture, que ce soient les contes de Perrault, les fables de la Fontaine ou des films comme Dark Crystal, l’Histoire sans fin, le Seigneur des anneaux, les 1ers Don Bluth… J’aime ces histoires où tout n’est pas dévoilé d’emblée, où l’émotion est riche et où se révèlent après réflexion d’autres éléments de compréhension, généralement plus philosophiques ou critiques…
L’univers dont parle Doska est le reflet de sentiments profonds, exprimés de cette façon. Je ne crée pas l’histoire de Doska, c’est elle qui demande à être exprimée. Rien n’est scripté, il s’agit de l’expression naturelle d’émotions intimes à travers une histoire qui s’écrit toute seule. Les scènes se créent dans ma tête et je saisis alors un instrument pour laisser la musique se concrétiser. Tout a un sens mais je veux que l’auditeur puisse en interpréter ce que lui ressentira.
Doska a la prétention de raconter une histoire dans laquelle il convient de se plonger. Chacun aura sa manière de faire : allumer des bougies, bruler de l’encens, regarder le ciel de la nuit ou marcher en pleine forêt… la musique de Doska peut s’écouter de manière récréative mais elle ne montrera son vrai potentiel qu’à partir du moment où l’on prendra la peine de l’écouter réellement et d’imaginer l’histoire qu’elle raconte.
Il n’y a pas nécessairement de morale à l’histoire, cela dépendra de qui s’intéressera au fond autant qu’à la forme…
Chacun sera libre d’y creuser autant qu’il le désire et d’aller au plus satisfaisant, jusqu’où le chemin le guidera Si un auditeur désire ressentir l’histoire comme une histoire de fantaisie, il aura autant raison que l’auditeur qui y verra peut-être des métaphores philosophiques du dualisme, du deuil, du passage à l’âge adulte, du renoncement, de l’oubli, des croyances ou de la dépression.

L’album DOSKA OG VINTEY, fait donc suite à un EP, Doska, paru fin 2023 avec un son très brut, proche d’une démo. Même si on y perçoit déjà toutes tes intentions (et une grande partie des riffs de l’album final), cet EP pourrait sembler brouillon aux néophytes en comparaison de l’album (qui est très bien produit). Cette sortie te semblait-elle nécessaire ? Ne craignais-tu pas qu’elle trompe l’auditeur sur la qualité potentielle de Doska ?
C’est ma femme qui m’a encouragé à sortir l’EP, constitué de titres que l’on peut considérer comme « démo » car à l’état brut et donc, moins travaillés que l’album. J’aimais le son brut mais ne le trouvais pas à la hauteur de l’ambition que j’avais pour la première histoire de Doska. Et je trouvais ça vraiment trop « noir » pour le partager… le titre « Forschinn » par exemple me fait encore très mal aujourd’hui et « Zornna » (qui a bien évolué depuis) me rappelle systématiquement la négativité profonde dans laquelle je l’ai composé et enregistré en une journée complète.
Malgré tout, ma femme a eu raison puisque cet EP est un témoignage du Doska qui a été créé il y a 18 ans suite à une dépression (que je n’avais jamais identifiée comme telle, à l’époque) et qui a ressurgi en 2023 alors que je l’avais enterrée depuis des années. Il est assez aisé de ressentir la tristesse poisseuse et la colère pesante sur cet EP qui est un reflet exact de mes émotions d’alors. Comme un instantané, pur et spontané.
La dépression est une maladie terrible car insidieuse et fourbe. Elle est comparable à de la boue, collante et envahissante, qui petit à petit nous engloutit. Je pense que tout le monde connait le film de Petersen, tiré du livre de Ende, «Die unendliche Geschichte – L’Histoire sans fin ». La mort du cheval d’Atreyu, Artax, est une belle métaphore de cette mélancolie qui vous absorbe lentement et inexorablement. Le Néant qui dévore le monde imaginaire de Bastien est également à mon sens une métaphore terrifiante de ce qu’est la dépression et de ses conséquences sur un esprit créatif.
L’EP est le témoignage de cette tristesse qui n’est plus mélancolie poétique mais destruction lente de ce qui fait de nous ce que nous sommes. D’ailleurs la narration y est plus brute, plus glauque et la fin, nettement plus pessimiste puisqu’il ne reste que désolation de Kotthrya.
Plus concrètement ça a été aussi pour moi l’occasion de faire parler un peu du projet au préalable et de me familiariser avec les réseaux sociaux que j’avais fuis depuis leur création. D’ailleurs, si je n’avais pas sorti cet EP, peut-être n’aurions-nous pas cet échange aujourd’hui ? (sourire) Je pense que le temps lui permettra de prendre de la valeur émotionnelle pour les auditeurs de Doska, au même titre que les premières démos de Samael, d’Emperor,… autant de reflets d’une époque révolue mais qui a permis d’arriver à celle à laquelle on se trouve aujourd’hui.
Tout l’album est en Mennokh, une langue inventée selon, je te cite « un procédé utilisant la pleine conscience, c.-à-d. l’expression spontanée d’émotions à travers des mots inventés ».
Comment as-tu découvert ce procédé de pleine de conscience ? Dois-tu te mettre dans des conditions mentales particulières pour procéder à ce type d’écriture ?
Penses-tu que cela soit un désavantage (en termes de public potentiel) vis-à-vis de l’anglais ou le français ?
Le procédé de « pleine conscience » est un procédé lié à la méditation, que je n’ai ni étudié ni pratiqué. Je nomme mon procédé d’écriture ainsi car, à l’instar de la pleine conscience, je m’astreins à exprimer les émotions que je cherche à véhiculer par des mots qui doivent me venir naturellement, sans arrière-pensée ni réflexion préalable. Je dois m’isoler de tout et me mettre dans ma bulle pour laisser l’esprit faire son chemin et s’exprimer de manière spontanée. L’histoire se construit dans ma tête de manière parallèle à la musique et au langage. Chaque mot employé finit par trouver son sens dans la musique qu’il accompagne. Peut-être qu’un jour je sortirai un lexique du langage de Mennokh (j’en ai d’ailleurs un que je tiens pour moi) mais pour le moment je souhaite que la voix soit comme les autres instruments, vecteur d’émotions primales, non influencée par l’usage de mots qui seraient décortiqués, soumis à interprétation etc…
Chanter en Français parce qu’on est Français ou en Anglais parce que c’est un langage très utilisé dans le monde, n’est pas un schéma qui me satisfait. J’ai écrit en Français, j’ai écrit en anglais… et je n’ai jamais été aussi sincère que lorsque j’ai créé mon propre langage.
La « pleine conscience » me permet de m’affranchir des limites tant d’une langue, que de ma propre maîtrise de cette dernière.
Je trouve que chaque langage, chaque dialecte a une « couleur » et une richesse sonore particulière. J’adore les groupes français dont les paroles et la diction sont travaillés mais j’aime tout autant la folk slave, le fado portugais, les chants japonais… dont je ne comprends pas un traître mot. Chaque langue a sa texture, ses couleurs et l’idée derrière le langage de Doska est d’en créer une unique en son genre qui sera susceptible de parler à tous, quelle que soit notre origine. J’ai cependant été contraint de choisir pour le livret et suis resté cohérent avec ma langue d’origine, ne pouvant pas éditer un livret de 48 pages traduit en plusieurs langues.
En tout cas, je ne me pose pas la question de « est-ce que ça marchera ou pas ». Je recherche le partage au maximum avec ceux qui comprendront et aimeront la démarche. Que ça plaise à un Polonais, un Anglais ou un Japonais m’importe peu, du moment que ceux à qui cela parlera prendront du plaisir et le partageront avec moi. La musique est un langage universel.

Le travail instrumental et de composition sur l’album est très conséquent et qualitatif, la basse par exemple est très bien exploitée et mise en avant dans le mix. Considères-tu que la basse est un instrument trop souvent négligé ?
Je considère que chaque instrument à sa place dans un mix. Sous-mixer un instrument, c’est ne pas rendre hommage à ce qu’il apporte à l’ensemble. J’ai découvert le mixing et le mastering pendant que j’enregistrais l’album et c’est un exercice difficile et qui prend du temps… mais quand sur le break de « Detth’rya » la basse groove pour accompagner les adeptes dans leurs litanies, il est primordial de l’entendre distinctement afin de ne pas perdre la dynamique qu’elle apporte au passage. Donc on essaye des trucs et au final, à force de peaufiner, on obtient le son que l’on recherche.
Ceci dit, si on prend « Under a funeral moon » de Darkthrone avec son son nébuleux, charbonneux… c’est parfait. Ça correspond à cette atmosphère de forêt enneigée dans la nuit. Si tu le fais remixer et remasteriser, je ne suis pas certain que l’on ressentira les mêmes choses. Je ne dis pas que ce sera moins bien, car il y a de véritables magiciens du son… mais ce sera forcément différent. Le remastering de « Cruelty and the beast » a permis de rendre l’album plus puissant encore en repensant la section rythmique. L’original avait un son « romantique » un peu suranné, sans réelle puissance mais qui justement avait un charme particulier. Le remix/remaster est beaucoup plus puissant et renforce le côté « heavy », apportant une autre approche à un même disque. Ce sont les deux faces d’une même pièce.
Je pense qu’il faut absolument trouver le son qui correspond à la musique que l’on joue, afin de la mettre correctement en avant, plutôt que de rechercher un son « typé » relevant plus du cliché ou du gimmick et risquant de desservir la musique. Je suis personnellement satisfait du son que j’ai forgé, tant musicalement parlant que d’un point de vue purement technique. Certain le trouveront « trop » ou « pas assez »… en tout cas moi c’est ma proposition pour Doska, en cohérence avec ce que je souhaitais exprimer.
J’apprécie en particulier le riffing qui m’évoque Dissection par exemple sur Hammodh et les allemands d’Empyrium sur les introductions acoustiques. As-tu des albums cultes et influences particulières dans ton écriture ?
Jon Nodveit avait beau être un fanatique, son riffing et sa voix ont toujours été vecteurs d’une grande puissance sombre. Je me souviens avoir découvert Dissection avec « Frozen » sur le live Legacy et avoir été transporté directement au sein des montagnes enneigées de la pochette du mythique Necrolord. J’adore les 3 albums et les considère comme des pierres angulaires du style de Doska.
« Songs of moor and misty fields » est également un album que je peux écouter 5 fois de suite en chantant par-dessus et y trouver toujours autant de passion et d’inspiration tant les compositions sont riches et d’une grande finesse. Empyrium est un projet très important pour moi car j’y trouve beaucoup d’inspiration dans la manière d’aborder la musique sombre sans pour autant céder aux gimmicks inhérents au metal extrême. The vision bleak également, le projet plus ouvertement metal de Stock est un groupe que j’adore.
J’ai des gouts très variés en matière de musique et je vénère autant le Requiem de Mozart que De Mysteriis Dom Sathanas, bien que l’expérience soit totalement différente. Ce ne sont pas des musiques récréatives et elles ne s’écoutent pleinement qu’avec un minimum d’investissement de la part de l’auditeur. Oui, on peut lancer une plateforme d’écoute à la con et faire défiler l’intégrale de Mayhem comme fond sonore…mais on ne pourra « écouter » réellement qu’en prenant le temps de le faire et en expérimentant les conditions d’écoute.
Ce qui est certain c’est qu’avec Doska, je ne souhaite pas rentrer dans un moule. On m’a étiqueté « black metal mélodique » avec mon EP, j’ai pour ma part directement parlé de « metal sombre et lyrique » ce qui était une manière de m’affranchir d’emblée des stéréotypes liés au BM (comme Nodveit l’avait fait d’ailleurs avec son « anti cosmic metal of death » plutôt que « black/death metal melodique »).
Le but n’est pas d’être original pour l’être mais plutôt de rester libre dans ma démarche. J’ai beaucoup de respect pour l’adage Luciferien « Fais ce que tu désires ». C’est d’ailleurs, à mon sens, le cœur même de la musique « rock » et donc du metal et de ses enfants, particulièrement du BM. Me dire ce que je dois faire pour sonner correctement reviendrai à essayer de me limiter dans ma créativité, ce qui serait assez dangereux. Quoiqu’il en soit, si une étiquette doit être mise sur Doska, autant que cela soit celle d’Empyrium : du métal sombre et lyrique (lyrical dark metal).

La batterie, programmée, a un son très reconnaissable avec un usage que j’ai particulièrement apprécié de percussions tribales (sur la piste Mennokh par exemple), es-tu batteur ? Sinon comment as-tu atteint cette maîtrise ?
Je vais être honnête… je n’aime pas entendre une boîte à rythme mal programmée, avec un son synthétique qui détruit toute la musique jouée. Je sais que certains n’y prêtent pas attention mais moi ça me dérange vraiment. « Moon in the Scorpio » par exemple est un album génial mais je n’arrive pas à l’écouter sans ressentir une gêne, du fait de cette batterie que j’entends programmée. Ca s’entend surtout sur les blasts, beaucoup trop mécaniques. Parfois sur les cymbales qui ne sont pas placées comme un batteur le ferait…
Pour te répondre, je me suis mis à la programmation de batterie lorsque j’ai relancé Doska donc il y a tout juste 1 an. Il est clair que mon parcours en tant que batteur pendant plusieurs années (j’ai d’ailleurs joué dans des groupes de BM et donné des coups de mains à droite à gauche, toujours dans le Metal) me permet d’avoir ce feeling qui me fait retravailler mes parties jusqu’à ce qu’elles sonnent comme je les aurais jouées « en vrai ». J’utilise également une batterie électronique lorsque je souhaite avoir un toucher spécifique que je n’arrive pas à trouver avec le logiciel. J’ai toujours été un fan d’Hellhammer qui utilise beaucoup de nuances aux cymbales, tout en blastant comme un monstre et je souhaite que la batterie programmée soit à la hauteur de ce que j’exprimerais derrière les fûts si je savais encore en jouer.
En tout cas je te remercie du compliment car c’est une somme conséquente de travail.
L’histoire narrée dans l’album, presque comme un conte, peut faire l’objet de plusieurs lectures différentes, veux-tu donner des pistes aux auditeurs sur ce point ?
Je « raconte » l’histoire en Français au sein du livret de l’album, ce qui permettra à l’auditeur d’avoir la base pour tout le reste et d’y engager ce qu’il voudra bien y engager pour « tirer la substantifique moelle » du récit.
Si en tant qu’auteur on s’engage à 200% dans son récit, il revient au lecteur de comprendre et de s’approprier cet engagement pour pouvoir recevoir la totalité de ce que l’auteur y a mis. Encore une fois, Doska n’est pas de la musique récréative et demande un minimum d’investissement pour en révéler les plus beaux détails.
Toutefois, il est notable que l’histoire contée est un reflet d’émotions intimes. Certains les ressentiront avec plus de facilité que d’autres, selon leur vécu.
L’histoire de Doska me semble très loin d’être achevée, te projettes-tu déjà sur plusieurs albums ?
Ai-je envie de poursuivre l’histoire narrée sur le 1er album ? Certainement.
Suis-je certain de le faire ? Pas du tout (sourire).
Il faut bien comprendre que Doska est l’expression d’un « univers intérieur » et a donc une dimension très intime. Je ne souhaite pas (pour le moment en tout cas) être dans la création pure et simple et inventer les « nouvelles aventures des Kotthryens ». Je souhaite laisser les émotions venir et s’exprimer par une mélodie, un rythme, qui vont m’aiguiller et me permettre de débloquer la suite.
A l’heure actuelle, des flashs, des « visions » (cela fait un peu « illuminé » mais c’est le meilleur mot) apparaissent. Je ne sais pas les interpréter encore mais certains éléments m’interpellent vraiment.
Ce qui est sûr c’est que Doska est Aarunda et Aarunda est Doska, donc d’une certaine manière, tant que je serai en vie, l’histoire de Doska continuera.

Les artworks et le logo viennent parfaitement compléter le concept et te permettent de proposer des superbes supports physiques sur cet album. Comment se sont faites les collaborations avec Matthias Machabbée, Christophe Szpajdel et Michael Salem ?
Doska est, depuis le commencement, un projet à dimensions multiples. A 18 ans je dessinais des costumes, des décors de scène et notais un storyboard complet pour chaque titre. L’aspect visuel était déjà très important. Lorsque j’ai ressuscité le projet j’ai cherché à m’affranchir des limites que je me mettais et à approfondir le concept en allant plus loin encore.
J’avais réalisé la pochette de l’EP moi-même car je dessine (mal, mais je m’obstine car c’est un vecteur que j’apprécie) et le résultat correspond bien à cet esprit de « démo », d’immaturité, de solitude du gamin que je fus… Doska est ma bête et je ne souhaitais pas laisser qui que ce soit s’en mêler, sans tout contrôler.
Pour l’album, l’évolution a été telle que je me suis ouvert à la collaboration, car je me suis rendu compte que je devais pouvoir faire confiance à d’autres artistes pour que leurs compétences me permettent d’arriver là où mes propres limites ne me permettaient pas d’aller. Je salue d’ailleurs Michael Salem (Salem’s art) qui m’a contacté via Bandcamp 2 jours après la sortie de l’EP en me proposant de travailler avec moi car il avait apprécié l’EP. J’ai écouté ce qu’il faisait, regardé ses dessins et je me suis dit « Wow ! Essayons. ». Nous avons échangé, je lui ai envoyé un croquis, il m’a demandé des détails, le process a pris du temps car Salem est très méticuleux, chose que je respecte tout à fait. Je suis très content du résultat car en plus d’avoir un bel artwork, nous avons eu des échanges enrichissants et tissé un lien particulier. Je respecte beaucoup le sens du détail et la retenue de Salem et suis certain que nous collaborerons ensemble encore.
Pour ce qui concerne Matthias, les choses ont été différentes. J’avais en tête, pour la pochette de l’album, une artiste qui réalise des aquarelles magnifiques et dont j’appréciais le travail depuis un certain temps. Je l’ai contacté, elle m’a répondu, puis lorsque je lui ai expliqué le projet en détail, je n’ai plus obtenu de réponse. J’ai attendu quelques mois car je souhaitais vraiment cette artiste, mais je ne suis pas du genre à quémander quelque chose qui devrait être naturel. J’ai donc décidé de contacter d’autres artistes. Matthias m’avait impressionné avec la pochette du dernier Eminentia Tenebris (Rise of a New Kingdom) et je l’ai contacté directement, pour me renseigner et voir si nous étions sur la même longueur d’onde. Tout a été très fluide, très naturel, c’est quelqu’un de très avenant et facile d’accès et qui a très bien saisi le concept artistique de Doska. Nous avions d’ailleurs évoqué ce désir de faire un triptyque lors de notre première conversation en Octobre ou Novembre 2023, mais j’avais abandonné l’idée, pour une question de budget. C’est Matthias qui est revenu à la charge fin décembre et je l’en remercie car je suis vraiment content que nous l’ayons fait. C’est un vrai artiste et une belle rencontre humaine.
Enfin concernant Christophe Szpajdel, je le connaissais comme tout le monde pour tous les logos qu’il a fait. J’avais réalisé plusieurs logos de Doska mais je n’étais jamais pleinement satisfait. Je me suis dit que ça ne coûtait rien de lui demander ses tarifs et j’ai vraiment bien fait car son logo est magnifique. Il a une méthode vraiment particulière qui part d’une esquisse rudimentaire (archaïque, dit-il) pour devenir progressivement le logo que l’on connait, tout en finesse. Je suis très heureux de ce qu’il a réalisé et l’en remercie sincèrement, avec beaucoup de respect.

Tu étais à la recherche d’un label et tu es, si je ne me trompe, parti en autoproduction complète. Quel regard portes-tu sur les difficultés à trouver un Label pour un one-man-band qui part de zéro ? Continues-tu les démarches ?
J’ai abordé un « collectif musical » en 1er, vers janvier, car ils avaient été les premiers à « supporter » Doska au début sur les réseaux et je souhaitais vraiment faire quelque chose avec eux. La proposition qui m’a été faite de sortir mon 1er album au dernier trimestre 2024 (car il y a déjà plein d’autres groupes prévus avant le mien) et en 50 exemplaires ne m’a pas satisfaite. Je l’ai donc déclinée et j’ai envoyé un mail à tous les labels dont j’appréciais les sorties. J’ai vraiment du mal avec cette manie discourtoise de faire le mort particulièrement lorsque le label concerné a écouté le lien envoyé sur Soundcloud. Une question d’éducation certainement. Personnellement j’ai eu une activité professionnelle où je recevais des centaines de mails par jour, des candidatures, des plaintes, des requêtes… je me suis toujours astreint à répondre, par respect pour mon interlocuteur, même si parfois la réponse mettait plusieurs jours à arriver ou qu’elle se résumait à quelques phrases.
Je pense que les labels ont ce qu’on appelle des « problèmes de riches », c’est-à-dire qu’ils n’ont que l’embarras du choix, sont donc moins dans la demande, plus dans « l’exigence » unilatérale et se permettent d’ostraciser ceux qui ne les intéressent pas au 1er coup d’œil, un peu par snobisme. Certains se comportent au final comme des gros cons qui traitent l’artiste comme un produit qu’ils pourront vendre et si cela « convient » à des groupes, grand bien leur en fasse. Personnellement cela rentre en opposition totale avec ma vision de la promotion artistique qui devrait être une répartition respectueuse des tâches dont la finalité est le partage de ce que l’on aime.
Ceci dit je suis assez résilient et je préfère être seul que « mal accompagné ». Partager sa musique tout seul demande beaucoup de travail mais, au final, au vu de tous ces labels « à taille humaine » qui privilégient l’entre-soi et manquent de professionnalisme, je suis plutôt heureux de mener ma barque seul.
Je suis cependant ouvert à toute collaboration saine avec un label qui aimerait ma musique et qui me ferait une proposition respectueuse au regard du travail accompli. Le temps m’amènera certainement à croiser les bonnes personnes qui soutiendront Doska de manière sincère et non par opportunisme ou avec superficialité.
En définitive, l’avantage d’être indépendant est que je peux interagir avec l’ensemble des personnes qui apprécient Doska. Je trouve ça génial et ça a bien plus de valeur que tout le reste (surtout pour quelqu’un qui ne fait pas de concert). Concrètement je ne cherche pas à gagner de l’argent avec Doska mais à simplement rentrer dans mes frais afin que le partage de ma musique ne me coûte pas. Je préfère être soutenu sincèrement par une centaine de personnes dont je connaitrai le prénom plutôt que d’avoir une visibilité étendue, moyennant finance (comme le proposent deux chaines diffusant du BM sur Youtube). Les choses qui ont de la valeur ne s’obtiennent pas aussi facilement qu’un clic sur une plateforme de streaming.
Pour finir, peux-tu nous en dire plus sur ton autre projet « Putain de Tristesse » et comment s’inscrira-t-il artistiquement vis-à-vis de Doska ?
Je fais de la musique parce que j’en ai besoin pour ne pas sombrer ni exploser. J’ai besoin d’exprimer certaines choses et là où Doska me permet d’exprimer une créativité débordante, Putain de Tristesse me permet d’exprimer en Français des sentiments plus bruts, comme un exutoire. C’est un exercice très difficile pour moi car je suis un « sois fort » et la faiblesse m’est difficile à exprimer avec des mots. Alors que les émotions viennent toutes seules en pleine conscience pour Doska, je suis obligé de me mettre dans une certaine condition pour aller chercher les mots pour Putain de tristesse. Le travail est donc plus long, plus éprouvant et, par conséquent, plus difficile pour moi.
En tout cas, à l’heure actuelle, un titre complet, « L’héritage », est enregistré et évoque autant la dépression que des traumas que l’on hérite de son enfance, de sa famille, et qui font écho chez moi en tant qu’adulte et particulièrement en tant que père.
J’ai pris une volée de bois vert de la part du même collectif musical à qui j’avais proposé la sortie de l’album, qui ont balayé le titre envoyé en le jugeant arbitrairement « inabouti » et sans daigner me répondre lorsque je demandais plus de précision. Je n’attends pas des autres qu’ils me disent si ce que je fais est « bon », « abouti » ou « réussi ». Je suis toujours aussi surpris de voir à quel point certains égos se manifestent de manière aussi peu respectueuse…
Quoiqu’il en soit, loin de m’avoir échaudé, 3 autres titres sont en cours d’enregistrement et un 1er EP ou album devrait voir le jour d’ici la fin de l’année. A moins que la source ne se tarisse subitement car très liée à des émotions noires… l’avenir nous le dira. Les choses viendront rapidement ou non, mais ce qui est certain, c’est que je le partagerai lorsque j’estimerai que ce sera suffisamment abouti.
Je tiens à te remercier ainsi que la team de « Satan Bouche Un Coin » (salutations à Adeline et Kevin) pour cette interview, François, ainsi que pour ton soutien sincère à Doska.
Merci à ceux qui auront lu cette interview également et à tous ceux qui soutiennent d’une manière ou d’une autre Doska.
Pour commander : Doska | Doska (bandcamp.com) ou directement auprès de l’artiste : Doska.metal@gmail.com
Pour suivre Doska : https://www.facebook.com/profile.php?id=61554694162155
