
Au-delà du réel, chronique musicale de Bruno Isaac
Il est plaisant de penser que si Johann Sebastian BACH vivait à notre époque, il ferait de la musique contemporaine et/ou du Black/death metal, ce que devrait normalement illustrer ce quatrième album d’Alkaoid, disque attendu car c’est un groupe que je suis depuis ses débuts. Les membres ont auparavant officié au sein de Necrophagist, Obscura, Dark Fortress, ainsi que d’autres groupes affectionnant bouger le plus rapidement possible les mains. Cet album est le fruit d’une mini-série de concerts en Hollande et en Allemagne en 2024. C’est leur quatrième album chez Season Of Mist, qui peut s’enorgueillir d’avoir beaucoup de groupes d’excellent technical death progressif comme Alkaloid.
Avant de passer à l’audition proprement dite, je lis la plaquette promotionnelle, ça ne lésine pas sur les superlatifs, il repousse les limites, travail des musiciens extraordinaire, l’adjonction de sept musiciens répartis en un duo de guitaristes, un trio de cordes, une accordéoniste et de deux chanteuses lyriques, propulse cette prestation hors des limites connues de la musique. Bon, ils jouent en sus des compositions du groupe deux mouvements d’un concerto et un petit bout de la messe en si mineur du maître. Morean a juste bidouillé les paroles et effectué quelques arrangements. Présentation dithyrambique, mais ils ne vont pas dire que c’est pathétique de nullité, et qu’il faut brûler cet opus sans même l’écouter. Néanmoins, c’est cousu de fil blanc, on connaît la recette : la section classique va débuter le concert, puis blast de la batterie et des guitares, la disto à fond. Les chanteuses vont intervenir au moment des refrains, plus deux-trois vocalises par-ci par-là, l’affaire est dans le sac. De surcroit, c’est le batteur qui a fait le mixage, il va y avoir la double pédale écrasant certainement le reste
Mes écouteurs sur les oreilles, me voilà prêt. J’en étais sûr, un bruit de discussion et des rires discrets en guise de préambule, cela m’évoque plus l’ambiance d’un salon de thé plutôt que le public en délire dont parlait le leader du groupe… fin des bavardages et applaudissements, ça va commencer.
Ci-dessous, quelques impressions personnelles, donc subjectives. Pour plus d’objectivité, sautez directement à la conclusion.

Allegro (BWV 1052-I)
On ne peut pas toujours être perspicace, le concert débute par les premiers accords du concerto, uniquement jouée par les musiciens d’Alkaloid. Quant au mixage, la stéréo occupe la largeur maximale, une guitare à droite et à gauche, la basse et la guitare de Morean au milieu. Deuxième erreur dans mes présupposés, la batterie n’est pas plus forte que la basse, ces toms bien compressés, elle est discrète, ses interventions subtiles.
Il faut avouer qu’il y a un énorme travail de transposition.
La répartition des motifs est franchement bien équilibrée, si au départ, on n’entend pas trop la basse, le jeu plus souple des guitares par la suite permet d’entendre que le Linius ne chôme pas non plus.
Ça fuse à tout va, les guitares forment un triangle au centre de lequel serpentine la basse.
Le morceau se termine par un solo de Morean à la quatrième croche sans autre accompagnement, il use un tas de médiator pour son escapade, les cordes sont au rouge, cela annonce le gros accord final avec roulements massifs du batteur.
Caramba, encore raté, les musiciens acoustiques prennent directement la suite, coupant un début d’approbation du public. Le choix du mixage, là aussi réparti clairement les instruments, avec le violoncelle à gauche, l’accordéon au centre et les violons sur la droite.
Derrières ses fûts, Hannes tape où il faut lorsque c’est nécessaire, les caresses sur le charleston permettent la conversation de la basse et des acoustiques, l’accordéon est guilleret mais le violoncelle coupe court cette liesse et introduit le binôme rythmique de la basse et de la batterie, complices d’une séquence lourde et angoissante.
Suit un passage magique, faut écouter, pas lire. retour des guitares bourdonnantes, papotages inter-instruments, massive fin de l’allegro.
Applaudissements fournis du public
Adagio – All Is Vanity (BWV 1052-II)
L’exaltation a pris le pas sur mes idées préconçues, je n’ai pas le temps de me remettre de mes ébahissements que débute la pièce suivante, Jean-Sébastien Bach aurait adoré ces guitares grasses, charnues d’harmoniques.
Introduction lente de tous les instruments ça ralentit jusqu’à l’arrêt, puis commence le chant en sourdine, basse accordéon et violoncelle forment la section instrumentale, je trouve que la soprano de gauche est excellente.
L’accordéon distille des notes longues, en mode pédalier d’orgue, alors que la basse joue dans un registre aigu, faisant vraiment partie intégrante de la ligne mélodique qu’elle partage avec les deux chanteuses, C’est beau, nostalgique comme une carte postale jaunie du début du XXème siècle où l’on pourrait voir un émigré d’Europe centrale, son veston aux manches trop courtes, lustré par l’usage. Après avoir subi la traversé de l’atlantique en quatrième classe, à fond de cale d’un steamer, il vient juste de franchir la douane.
Son sourire timide espère des jours meilleurs, l’on sait qu’ils n’arriveront pas. Les riffs lugubres des guitares viennent s’appuyer sur les temps, le triste destin du transfuge est inéluctable. L’atmosphère très mélancolique est accentuée par un ralentissement sépulcral, définitif.
Chauds applaudissements du public
Beneath the Sea
Nous sortons des compos de Jean-Seb, la guitare de Morean produit des note soutenues, pédale wah wah à la gratte de gauche, cela ne tarde pas à dégénérer. La mélodie sonne plutôt free jazz, d’ailleurs tout le monde s’applique sur des gammes dépassant les douze notes. Chants incantatoires, rythmique lancinante et hypnotique, progressant dans un mélange hétéroclite de phrases musicales, les sopranos démontrent qu’elles ne se limitent pas au lyrique, elles en viennent au scandé, au chuchoté, en voix de gorge et de tête, c’est la chambre commune d’un asile psychiatrique du XVIème siècle, un soir de pleine lune. Le chant guttural de Morean n’arrange pas les choses, heureusement, ça s’arrête comme lorsque l’on se réveille d’un cauchemar.
Enthousiasme du public
Cthulhu
Grandiose , je crois que la version d’origine est jouée plus lentement, il faudra que j’aille vérifier après sur The Malkuth Grimoire. Cependant, c’est naturellement que les acoustiques prennent leur place comme s’ils avaient toujours été là. Une basse claquante frottée au croc de boucher, les guitares lançant des shrapnels d’harmoniques dissonantes.
Les paroles me sont hermétiques, du coup, nous sommes au sabbat, j’ai bien peur que les inquisiteurs ne soient pas loin, et que ça va barder pour ces pauvres sorcières, la machine est en marche, en témoignent les grincements d’armures que produit la guitare gauche.
Les cordes jouant avec les contretemps, c’est l’approche fourbe des séides de l’inquisition.
Retour à la normale du moins pour une version live complétement réinterprétée, toujours lourd, martelé à la double grosse caisse, solos de guitares, féroce désapprobation d’un dragon, quelqu’un a dû lui marcher sur la queue.
Le public cri et siffle, couvrant les applaudissements nourris.

Haunter of the Void
C’est l’épicentre du séisme, le point focal de Schelling, le joyau de l’écrin, le barycentre de l’univers, lui seul justifie la création du monde, une sorte de matière noire symphonique, un concentré de musique, juste sur le palier en dessous des suites pour violoncelle du fameux JSB, (la quintessence de la musique connue.) dix minutes qui passent comme une traînée de foudre, net et précis comme une lame de guillotine. Que dire… je ne voudrais pas être outrancièrement flagorneur, disons que c’est pas mal, voire pas mal du tout. Un tsunami émotionnel ? oui, ça aussi, balloté comme un grain de sable un jour de grande marée ? voilà, ce genre de truc. C’est certain, on peut l’écouter en boucle sans se lasser, au moins pendant quelques décades. Tout va maintenant paraître fade, c’est le seul défaut que l’on puisse lui trouver.
Il paraît que c’est une histoire Drama space opera, je ne peux pas dire, mais ce n’est, c’est peut-être la suite tragique des fous internés ou des inquisiteurs fous. Quoi qu’il en soit, au-delà de la musique.
Public ébahi.
A Fool’s Desire
Ambiance Magma, le groupe. Maitrisé, complexe, sublime.
Je n’ai pas perdu ma soirée, pense certainement le public.
Agnus Dei (BWV 232)
C’est la transposition de l’agnus dei, interprété sans participation des alkaloids, mais il est… je l’aurais bien proposé comme illustration sonore de cette chronique, mais il n’est pas représentatif du reste de l’album, bien qu’il s’y intègre adéquatement, le calme avant la tempête.
Le public est bien chaud.
The Fungi From Yuggoth
Quatre coups sur le charleston, Lourd, très lourd, ça tape, des coups vicieux et sourds, des grincements de tôles, les cordes vocales du dragon ont subi de graves avanies, ça doit l’énerver.
Je ne peux pas dire que c’est le meilleur morceau de Bach out of bounds, parce que je l’ai déjà dit à propos des sept morceaux précédents, mais je le pense. Monté en pression de la basse/batterie. Roulements furieux de Hannes, il est resté sage jusqu’à maintenant, faut qu’il se défoule. Le violoncelle se fait tabasser des deux mains de son instrumentiste, les violonistes s’acharnent manifestement à scier leurs instruments à l’aide de leurs archets, la colophane prend feu.
Les notes cacophoniques et les glissandos vertigineux s’amalgament, il en émerge des notes cristallines cascadant des cordes, c’est la montée d’un orgasme paroxystique, Morean chante avec la voix d’un dragon mâchouillant soufre et salpêtre, une idée derrière la tête pas très sympa pour son entourage.
La fin du morceau est crescendo, Alkaloid acquiert l’ampleur d’un orchestre symphonique.
Morean remercie le public pour son alacrité et termine sur un ciao
C’est déjà fini ?
Bon, réécoutons encore une fois.
En conclusion, ce qui est fascinant sur cet album, c’est la richesse et la variété des combinaisons permettant de mettre un musicien en premier plan, à l’instar du maître, c’est très technique sans être ostentatoire.
Voir aussi la manière dont sont travaillés les trois morceaux issus des précédents albums studio. Ce n’est pas une simple adjonction d’instruments acoustiques et de deux chanteuses lyriques, mais une réinterprétation totale et inédite. Vu la quantité de travail que cela a dû occasionner, pour éditer mille CDs, c’est du bénévolat, j’espère qu’ils pourront faire une tournée, vibrante d’intensité et d’émotion.
D’ores et déjà, c’est sans conteste pour moi le meilleur album 2026, et si cela ne l’est pas, il sera peut-être redécouvert dans le futur, comme l’ont été les partoches de ce bon Jiesse.
