
Chronique de Myriam CHAZALON
Si tu sors de chez moi lectrice, lecteur, que tu tournes à droite, que tu longes cette belle rue pavée bordée de roues à aube, alors tu arriveras presque en face de la brasserie où, il y a quelques mois, il m’est arrivé de croiser ces hommes. Quoi de plus naturel que des hommes qui plaisantent de tout, de rien, comme le feraient de bons amis en sirotant un verre. Pourtant, ces messieurs « tout le monde » dorment tous aujourd’hui en prison.
J’habite à Avignon à côté du tribunal.
« La honte doit changer de camp ». Cette phrase prononcée initialement par Gisèle Halimi lors du procès d’Aix-en-Provence en 1978, je l’ai entendue scandée par des manifestants, à deux pas de ma rue, je l’ai vu écrite sur les murs de ma ville. Oui j’habite à Avignon, près du tribunal, et pendant des mois, j’ai vécu au rythme du procès de l’affaire Pélicot. Tu sais, ce sombre fait-divers dite l’affaire des viols de Mazan, charmant village où il est agréable de flâner, village qui est devenue témoin d’une autre Provence : La Provence de la honte.
Derrière les murs d’une petite maison des plus banales, ce sont déroulés ces faits qui ont choqué le monde.
Bien sûr les médias ont largement relayé les informations liées à l’affaire Pélicot. Mais je peux te l’assurer, la vivre de l’intérieur c’est bien différent, et cela me laissera à jamais des cicatrices profondes et des marques indélébiles. Parce que ça résonne, parce que l’horreur devient réelle quand tu la touches du doigt, quand tu croises le regard des bourreaux avalant tranquillement leur café avant de se trouver toutes les excuses devant les juges. Cette sensation est indescriptible, tu te sens sale alors que ce n’est pas toi qu’ils ont touchée, tu te sens en colère de te sentir ainsi, tu te sens coupable d’être passée sans doute devant ce pavillon lors d’une agréable promenade, heureuse. Tu es envahie d’une incommensurable haine pour ces hommes qui ont fait voler en éclat une part d’utopique innocence à me promener avec bonheur au soleil de mon sud.
Comment fais-tu Gisèle pour être aussi courageuse ? Car il en faut du courage pour refuser le huis clos, pour permettre à tout le monde d’être confronté aux images de ton supplice, pour que l’on tente de comprendre. J’espère que tu ne m’en voudras pas d’avoir refusé de voir ces images. Je n’ai pas voulu être un voyeur de plus, j’ai refusé de comprendre. Bien sûr, grâce à toi, aujourd’hui la notion de consentement a été revue, le regard pénal face au viol a changé. Oui, mais à quel prix ? ! Au prix de 10 ans d’une vie de trahison d’un homme, de ton homme, au prix de bas instincts d’autres, nombreux, trop nombreux, au prix du questionnement de ta fille qui se posera à jamais la question de savoir si elle n’a pas vécu le même calvaire que toi. Gisèle, je n’ai ni ton courage, ni ta dignité, ni ton abnégation. Je n’ai plus honte, oh non, mais je suis en colère. L’amour, est bien affaire de consentement mutuel, n’est-ce pas ? Pourtant, pas pour cet ouvrier du bâtiment, pas pour ce journaliste, pas pour cet auto-entrepreneur, pas pour ces hommes de 30,50,70 ans, pas pour ce célibataire, pas pour cet homme marié, pas pour ce père de famille.
Gisèle, je t’en prie, explique-moi comment, pour quelques minutes de plaisir pervers, ils peuvent foutre en l’air tant de vies. La tienne, celle de ta famille, celle de leur famille femme et enfant. Ils la porteront eux cette honte qui a changé de camp, mais pas seuls.
Gisèle, apprends-moi à ne plus être en colère ! J’aurais tant voulu que ton combat soit source d’espoir et d’apaisement. J’ai lu, cherché, fouillé pour tenter de comprendre. De ton affaire, qui est devenu notre affaire à toutes et tous, il y a trop peu d’écrits qui ne tombent pas dans le misérabilisme, le voyeurisme, le féminisme à outrance.
Et puis, un jour, dans une vitrine, mon œil a été happé par une couverture rose, ton visage dessiné en gros plan ; dans tes lunettes, le reflet de l’assistance de la salle du tribunal peut-être. Ce livre, ou plutôt cette bande dessinée, c’est « Notre Affaire ». Je ne pouvais pas ne pas pousser la porte de cette librairie. Arrivée à la maison, j’ai ouvert l’ouvrage et j’ai lu. Deux journalistes ont réuni 23 artistes pour retracer ton affaire mais pas seulement. Il remonte aussi aux origines de la domination masculine, de la banalisation du viol, du silence, de la honte, et enfin du regard qui change. Je t’invite lectrice, lecteur, à te replonger le temps d’une lecture dans ce terrible procès, tout ce qu’il nous a raconté et tout ce qu’il a soulevé.
C’est une BD intelligente dans ce sens où elle parle à tout le monde, elle pose questionnement, elle ne juge pas. Parce que tout le monde peut basculer dans l’horreur ordinaire, tout le monde peut être victime ou bourreau. Tout peut déraper en une seconde sans qu’on le voie venir. La perversité est insidieuse. Alors, je t’en conjure, continue avec moi à porter la parole de Gisèle, pour qu’un jour, tous ensemble, on puisse vivre sans penser que tous les hommes sont des salauds et toutes les femmes des salopes.
Je m’appelle Myriam, alias Séléné et je vis à Avignon, tout près du tribunal…
Notre Affaire – Une BD de combat et d’espoir, proposée par Louise Colcombet et Mathieu Palain. Éditions L’Iconoclaste.
