
Chronique de Myriam Chazalon et interview de la Team Satan
CHRONIQUE
Dehors, la nuit est tombée. Elle est accompagnée de son amie la brume. Elles aiment cheminer ensemble aux portes de l’hiver, distribuant, çà et là, frimas et autres prémisses du froid. Ne reste pas sur le seuil de notre porte, entre donc. Viens et prends place dans notre cercle, près de notre feu qui crépite. Là, sur l’épais tapis, des plaids moelleux et confortables ; ici, sur le large plateau, des tasses de chocolat chaud fumant et odorant, surmonté d’une généreuse couche de crème fouettée saupoudrée de cannelle. Viens et installe-toi. Nous sommes entre amis. Celui avec le tee-shirt Acod là-bas, c’est Kévin. Celle qui gratouille le museau du chien heureux de tant d’attention, c’est Adeline. Celle qui est assise à côté du chat, trônant sur son coussin, indifférent aux humains qui peuple son territoire, c’est Elodie. Celui qui attend, silencieux, curieux de savoir si je vais bien raconter son histoire, c’est Nicolas… Et puis, bien sûr, il y a tous les autres, assis-là pour m’écouter.

Car il est bien question d’histoire ici. Non pas celles que l’on lit seul, religieusement, plaisir égoïste d’un moment rien qu’à soi, évasion que l’on souhaite solitaire ; mais celles que l’on écoute, que l’on partage. Réminiscence nostalgique de notre enfance où, il nous tardait l’heure du coucher, heure du rendez-vous avec ceux qui deviendront nos héros, chapitre après chapitre, soir après soir. Ces temps bénis où nous avons appris qu’il existait des mondes où nous pouvions voyager sans bouger de notre lit, où nous avons appris que le croquemitaine existait, mais où nous avons également appris à nous servir des armes pour le combattre. Ces temps bénis où nous endormions des images d’ailleurs plein la tête, chevauchant aux côtés de l’un, combattants aux côtés de l’autre.
Réminiscence nostalgique des veillées de colos, où main dans la main avec une de nos amours d’été adolescentes, nous bravions le couvre-feu pour aller écouter les histoires des monos qui faisaient des efforts bien vains pour inventer des récits effrayants.
Alors oui, toi, qui est habituellement lectrice et lecteur, assieds-toi, laisse-toi bercer par la douce torpeur, ferme les yeux et laisse-toi emporter par ma voix. Soit auditrice et auditeur le temps de cette chronique.
Écoute cette histoire que je vais raconter. Du fond de ma mémoire je vais te la conter. Elle se passe en pays messin, au pied de la Montagne Noire, là-où, nulle part ailleurs, tu ne peux autant ressentir l’ambivalence de la forêt. Elle n’est pas un décor, oh, non, sors-toi cette idée de la tête ! La forêt est le personnage principal de ce récit. Elle est mère nourricière mais aussi marâtre inquiétante. Ce qu’elle te donne d’une branche, elle peut de le reprendre de l’autre. Prends garde à la forêt, elle t’observe, elle t’épie, tapie dans l’ombre de ses larges fougères. Elle respire, elle vit, elle grouille de tous ses êtres : innocents hérissons, rapaces aux yeux perçants, massifs sangliers, douces biches et Lui, lui le Diabolus Sylvarum. Lui qui règne sur ses arbres, sur sa flore, sur sa faune. Tu n’y crois pas ?

Laisse-moi te conter cette histoire… Il était une fois un seigneur qui a voulu surexploiter les ressources de Dame Forêt, y assouvissant ainsi son âpreté au gain, alimentant sa paranoïa des éventuelles attaques ennemies, nourrissant son narcissisme à régner sur un fief obéissant. Seigneur Gotfrit, car tel est son nom, est un homme que son peuple craint. Il fait trimer ses bûcherons, arrachant à la forêt chaque jour un peu plus de ses enfants. Comme je te l’ai dit déjà, on ne défie pas impunément la Nature. Là, dans le royaume de Gotfrit, de jour en jour, la terreur change de camp, elle s’insinue dans chaque pore des hommes. Ne pas se plier aux règles de la forêt, c’est risquer de réveiller le Diabolus Sylvarum. Gare à toi Gotfrit, gare à tes bûcherons, gare à ta fille… Ta répression n’y changera rien. Tu ne feras qu’éloigner les tiens de toi, tu les feras préférer ce mystérieux étranger qui arrive, trainant derrière lui son fardeau de malheurs….Tu crois que cette histoire se finira comme toutes : ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants ? Tu es loin du compte Gotfrit, oh oui…Tellement loin….
Cette histoire qui passe aujourd’hui par ma voix, est en fait sortie de la plume de celui qui plus haut, attendait, silencieux, que je te la conte. Nicolas, j’espère, l’Ami, que je n’ai pas dénaturé ton texte. Que ton petit roman, à la photo de couverture qui nous fait déjà voyager, passera de main en main, et que, quand il sera abîmé, écorné d’avoir été trop lu, trop ouvert, trop raconté, il deviendra une tradition orale, pour que l’homme reste humble face à la Nature, pour que l’homme n’oublie pas de respecter sa forêt, pour que l’homme ne devienne pas un Gotfrit.
Diabolus Sylvarum de Nicolas Schweitzer
Éditions Stylit – 2025
INTERVIEW
Nous avons tous lu le livre de notre ami et avons souhaité lui poser quelques questions.
Peux-tu nous dire quelques mots sur toi ?
Eh bien je m’appelle Nicolas, j’habite en Moselle et j’ai beaucoup d’intérêt pour la randonnée, la musique, la lecture, et depuis ces dernières années pour la photographie et la peinture.
Pour le reste, quotidien banal. Je tâche de trouver de l’argent pour payer mes factures, je m’occupe de ma (jeune) fille et de mon (vieux) chien, je fais beaucoup de sport, je ne consomme pas de drogue. Bref, rien de sensationnel ni de très rock’n’roll !

Depuis quand écris-tu et qu’est-ce qui t’a orienté vers le conte plus particulièrement ?
J’écris depuis que j’ai 13/14 ans et je me souviens que tout au long de mon adolescence, c’était un besoin.
Puis lorsque ma fille est née en 2019, j’ai voulu lui écrire quelque chose et ça a donné Frida et le peuple de la forêt. Ceci explique pourquoi, sans que ce ne soit spécialement prémédité, je me suis orienté vers une sorte de « conte sombre ».
Puis j’ai rédigé Diabolus Sylvarum, avec une histoire différente et pour un public un peu plus âgé, mais dans un esprit très proche.
Quelles sont tes inspirations ? Les forêts et les paysages ? Le folklore ?
La forêt notamment, surtout quand elle sait se faire mystique, brumeuse, sombre, crépusculaire.
Le folklore et l’histoire également, les ruines et les vieilles pierres, la musique, la lecture, les paysages en noir et blanc, une ruelle mal éclairée…
La nature est au cœur de ton récit. Penses-tu que les nouvelles générations vont comprendre les enjeux et que notre terre peut encore être sauvée ?
Notre terre s’en sortira très bien sans nous ! C’est vraiment nous qui nous suicidons en entraînant dans notre chute, il est vrai, un nombre gigantesque d’espèces végétales et animales sensibles. C’est monstrueux et stupide.
Les nouvelles générations me semblent globalement mieux éduquées, plus conscientes, radicales et « jusqu’au boutiste » face aux lois mortifères de l’argent et du profit. Et je vois cela d’un très bon œil car ce n’est évidemment pas l’écologie de salon dans l’euphorie des jours de fêtes qui va permettre de changer quoi que ce soit.
Il y a un peu d’espoir donc, même si c’est peut-être un « espoir de fou ». Tant qu’on vit, on lutte, de toute manière. C’est ce que font tous les êtres vivants sur cette planète. Alors nous n’avons pas le choix, il faut lutter et construire un rapport de force suffisant ! Contre tous les pollueurs d’une manière générale et surtout contre cette grande bourgeoisie internationale suicidaire qui navigue à vue sans voir beaucoup plus loin que demain dans l’avenir et qui ne maîtrise, en réalité, plus rien.
Pourquoi as-tu choisi de ne pas plus développer l’univers et les origines des personnages ?
J’aime laisser un voile de mystère afin que le lecteur chemine, même s’il est possible que j’en abuse.
Je ne suis moi-même pas passionné par les récits qui fourmillent de détails, je trouve que c’est indigeste et que ça tue l’imagination. Pour mon esprit simple, c’est un peu comme la musique ultra-technique qui se fait parfois au détriment de l’ambiance et de la musicalité. Au bout d’un moment ça me lasse et je décroche.
Est-ce que Diabolus Sylvarum est porteur d’une morale ?
Chacun est libre de trouver ce dont il a envie.
Ce n’est pas un livre pacifiste, et il pose à mon sens la question des alliances nécessaires à tisser lorsqu’on se bat pour une cause par exemple. Jusqu’où et avec qui aller ?
Il y a, de Frida et le peuple de la forêt à Diabolus Sylvarum, une oscillation en filigrane : d’un côté la fuite et la dissimulation pour tenter de vivre heureux, de l’autre l’organisation collective et l’affrontement pour créer un vivre-ensemble qui suscite l’adhésion.

La musique influence-t-elle ou accompagne-t-elle ton écriture ?
Absolument, notamment le rock progressif qui développe des univers fascinants dès ses origines à la fin des années 1960/années 1970.
Mais aussi le heavy metal, le dungeon-synth, le black metal et bien d’autres musiques qui proposent des esthétismes et des imaginaires qui m’inspirent énormément.
J’ai découvert et je me suis passionné pour ces musiques très jeune, à la toute fin des années 1990/début 2000. Il y a un quart de siècle déjà !
A l’époque, internet n’existait pas dans les foyers ou commençait à peine à s’installer avec des connexions très lentes et très limitées. L’aura de mystère qui planait sur certaines œuvres ou certains musiciens était alors encore totale, ça ajoutait au côté magique et mystérieux. Je parle presque d’un autre monde, que j’ai à peine effleuré d’ailleurs. Mais je suis définitivement resté bloqué dans ces années-là…
Petite parenthèse humoristique : Gotfrit, est ce qu’il faut voir un clin d’oeil avec Godefroy de Montmirail ? Ou encore Gotfrit => Goth frit => technique de cuisson ténébreuse ?
Pas du tout, je cherchais un prénom qui sonnait relativement ridicule tout en étant crédible pour l’époque de mon récit. Et mon choix s’est porté sur Gotfrit. Mais grâce à toi, j’ai appris quelque chose et j’ai ri, alors merci car une journée où on ne rigole pas est une journée perdue !
As-tu de futurs projets d’écriture ?
J’écris depuis plus de 15 ans des textes sociaux et politiques dans certains cadres, des chroniques musicales, parfois littéraires également dans d’autres cadres. Et cela va continuer.
Pour ce qui est d’écrire de vrais livres, je pense que j’ai fait le tour. J’ai déjà tendance à marteler le même message et je ne veux pas me répéter à l’infini.
Ce qui me motive à l’avenir, c’est vraiment la musique. Et cela implique un travail d’écriture au niveau de la musique proprement dite bien entendu mais aussi au niveau des paroles, la possibilité de réaliser un album conceptuel peut-être… Un autre défi !
La dernière raison est que je n’éprouve pas spécialement de plaisir à écrire. Je suis davantage un auditeur, un lecteur, un spectateur. Tout cela nécessite donc d’y consacrer énormément de temps et il n’est pas extensible à l’infini !
On te laisse le mot de la fin.
Merci pour l’intérêt porté à ce petit livre sans prétention.
Je me permets un coup de publicité pour un petit pack que nous proposons avec l’origamiste « Ma Libellule Kaki » regroupant une carte avec des compagnons de papiers et mes deux livres. A la base, c’était pour le solstice d’hiver, mais c’est toujours disponible. Plus d’informations sous la vidéo :
