Chronique de François Kärlek
Il y a des projets dont on ne parle définitivement pas assez.

Piloté de main de maître par Arsonist, son unique géniteur, Ars Moriendi fait partie de ces one-man-band injustement confidentiels (c’est en tout cas mon sentiment) qui nous livrent régulièrement des pépites, à l’instar de l’Eclat du Déclin, Inherits the Void, Obscurité, Certa Mortis…
Différence notable tout de même avec ces compatriotes que je cite, Ars Moriendi a débuté en 2001, et sort ici son 14ème album. En effet, bien qu’intitulés « démos » sur MetalArchive, les premiers méfaits (Venefica, Sepulcrum…) sont bien des albums par leur durée et leur qualité de composition. D’autre part « Tormentum Inanis MMXXII » est une refonte.
Dans tous les cas, « Leur esprit marche dans les ténèbres » marque bientôt 25 ans d’existence pour Ars Moriendi qui force le respect par sa longévité et sa régularité.
Bien que d’origine auvergnate, Ars Moriendi ne nous compte pas la beauté du Puy de Dôme ou les bienfaits du Cantal et du Saint-Nectaire sur la santé, les thèmes tournant plutôt autour de l’humain au sens large, avec une forte connotation historique, philosophique, et souvent religieuse.
Il y a ici 2 composantes que j’apprécie beaucoup sur les textes : d’une part on peut creuser les paroles pour découvrir des personnages historiques, d’autre part l’aspect religieux omniprésent n’est pas une simple critique (et encore moins un satanisme à charge de bas étage) mais bien une réflexion sur la foi, la croyance, la capacité de l’Homme à s’autopersuader qu’il existe du divin et lui donner une place déterminante dans sa vie. Les textes sont d’ailleurs chantés en français, dans une langue châtiée et totalement intelligible qui permet de s’ouvrir aux thèmes abordés de manière naturelle.
Il y a ici une évidente sophistication artistique, conceptuelle ET musicale dans l’approche d’Ars Moriendi, qui peaufine son « art de mourir » depuis de nombreuses années.
Cet album transpire le savoir-faire, en proposant des pièces de choix le plus souvent assez longues et complexes. Atmosphérique ? Progressif ? Difficile de décrire le Black Metal proposé ici que je qualifierai avant tout de « cérébral »et « mélodique ».
A titre personnel, certains éléments musicaux me touchent particulièrement et me semblent justifier largement de découvrir ce groupe si vous ne le connaissez pas :
Un superbe sens de la mélodie avec des guitares parfois très heavy tendance Iron Maiden (ou Cradle pour évoquer un groupe de black metal, lui-même très inspiré de Maiden de toute façon). Incisives, accrocheuses, les guitares sont reines et les riffs s’accrochent à vos neurones.
Un usage très bien amené d’éléments complémentaires : piano, synthé, effets électro, qui donnent richesse et profondeur aux arrangements, avec une approche subtilement symphonique sur certains passages. Les sonorités très différentes des claviers et guitares permettent parfois des cohabitations harmoniques audacieuses, m’évoquant ce qu’Emperor proposait sur Anthems.
Enfin, la BASSE, traitée comme instrument à part entière, et ne suivant presque jamais une ligne à l’unisson des guitares. Ce n’est pas un hasard si j’apprécie les groupes qui reconnaissent l’intérêt et l’apport de cet instrument… me viennent à l’idée les norvégiens Kvist et leur incroyable et unique album « For Kunsten Maa Vi Evig Vike » de 1996, les albums « Image and worlds » et « Awake… » de DreamTheater ou encore les premiers méfaits de mes petits chouchous d’Opeth. Clairement des cas d’école car oui ! une basse qui a des choses à dire c’est génial, et ça saute vraiment aux oreilles chez Ars Moriendi, qu’elle soit galopante en double croche, virevoltante en montées/descentes ou en contrechant.

Difficile de dégager un titre en particulier sur « Leur esprit marche dans les ténèbres », Ars Moriendi peaufine son art avec une cohérence et une patte indéniable, liée en particulier au chant qui s’avère très personnel dans ses sonorités et se complète à merveille avec les 2 invités vocaux du disque : Julien et Maryline.
Cette patte se retrouve aussi dans la production et les sonorités, propres au groupe, qui lui permettent de magistralement s’approprier un morceau d’Elend : « The reign of chaos and old night ».
Vraiment je me demande bien ce qui empêche une plus grande reconnaissance quand je vois la qualité d’ensemble de production, de composition de cet excellent album…qui me semble dépasser en accroche son prédécesseur « Lorsque les cœurs s’assèchent » que j’avais pourtant adoré.
Tout transpire ici l’artisanat et le sens du travail bien fait, à l’image de cet artwork au style peu commun qui m’évoque Jérôme Bosch par ses saynètes visuelles assez gore ou perverses.
Jetez-y une oreille, et si vous accrochez allez donc explorer le reste de la discographie qui le mérite largement, vous avez des heures de découverte devant vous !
