PRECIPICE, le nouvel album de MAUDITS

Chronique et interview par François Kärlek

MAUDITS compte dans ses rangs un noyau dur de 3 musiciens, Olivier Dubuc (guitares, effets), Erwan Lombard (basse, effets) et Christophe Hiegel (batterie, samples) aidés pour ce « Précipice » de la collaboration de Raphael Verguin (violoncelle), Emmanuel Rousseau (piano, mellotron, minimoog, claviers),  Nicolas Zivkovich (rhodes, claviers) et Frédéric Gervais pour produire et faire sonner tout cela !

Ils se définissent eux-mêmes comme influencés par le Doom, le Post-Rock, le Progressif, et l’Ambiant.

La facette Doom s’affirme par des riffs lancinants et rythmique massive invoquant des ambiances magistrales et très chargées émotionnellement.

La facette progressive s’appuie à la durée des morceaux, leurs structures parfois basées sur de longues progressions accumulant par étapes de multiples couches d’instruments.

La facette ambiante s’assume par un violoncelle, du piano, qui donnent une dimension orchestrale et divers instruments originaux et effets (de percussions entre autres) qui nous capturent dans leur toile de mélancolie. Les guitares se veulent fréquemment acoustiques et vaporeuses, distillant des atmosphères éthérées.

Le côté Post-Rock enveloppe le tout dans ses ambiances, avec une production au cordeau, qui rend l’ensemble très moderne, introspectif et contemplatif, souvent à la lisière du shoegaze.

En l’absence de chant et paroles pour affirmer les intentions de manière littérale, la caractéristique instrumentale oblige en effet MAUDITS à être très expressifs, impressionistes, et à développer un univers profond, évocateur, esquissant finement ou affirmant avec puissance une narration à compléter par soi-même. Le groupe m’évoque par cette approche du « tout instrumental » les excellents Psygnosis qui partagent d’ailleurs le même violoncelliste.

En termes de thématique, MAUDITS interroge et remue l’auditeur, face au précipice vers lequel le conduisent ses errances, alternant par ses tonalités de nombreuses nuances entre gouffres de noirceur et lueurs d’espoir, le tout dans une grande beauté formelle que l’on retrouve sur cette sublime pochette, explosion de lumière se dissipant dans l’obscurité, réalisée par Dehn Sora (qui est aussi musicien de l’excellent et très viscéral Throane, dont je recommande la découverte au passage).

Cet album est indéniablement une étape importante pour MAUDITS, qui a peaufiné chaque morceau afin qu’il présente une identité forte avec ses moments de bravoure et variations inhérentes. 

Précipices part 1 avec ses 12 minutes, pose les fondamentaux de cet album, compo d’ouverture riche en lignes mélodiques qui se complètement et s’enrichissent mutuellement, gorgée de riffs désespérés soutenus par des dissonances malaisantes et parachevée par un sublime final en crescendo émotionnel au violoncelle. Ce morceau, très progressif, est superbement complété plus tard par Précipices part 2, en milieu d’album, avec son introduction aux sonorités orientales et passages planants, magnifiant par contraste les climax de guitares saturées. Un 2ème Précipice doté d’un final grandiose avec ce déchaînement rythmique sur des accords d’une puissance évocatrice à se damner (chair de poule à la clé).

Autre morceau fleuve, Seizure, tribal et visceral, est un voyage en montagnes russes aux multiples facettes. L’occasion pour moi d’évoquer ici les intentions de MAUDITS qui me rappellent des références qui ne sembleront pas évidentes à tous : Opeth lorsqu’ils étaient à leur apogée de leur art en proposant le parfait équilibre entre passages soft et Metal (sur BlackWater par exemple) et Borknagar, dont l’approche progressive et très contrastée se retrouve aussi bien sur le culte Olden Domain que leurs derniers excellents albums.

Tout l’album repose à vrai dire sur le contraste et cette dualité des ambiances me rappelant la définition première du ténébrisme, jeu de lumière et d’obscurité pour un impact émotionnel maximal, exigeant un investissement artistique profond.

La première découverte de l’album est passionnante, les passages inattendus étant foison, et la richesse de l’œuvre donne ensuite envie d’y revenir très régulièrement, tant l’ensemble est agrémenté de subtiles orchestrations.

Rythmique syncopée, basse rapide et arpèges entêtants sur « Séquelles », à la douleur palpable. Effets étouffants sur « Pretium Doloris ». Percussions trip-hop et inspirations psychédéliques sur « Vielä siellä » avec des emprunts à la Gnossienne de Erik Satie subtilement intégrés. Ambiances posées et bluffantes de feeling sur Lights End avec son intro tout en cordes.

Appuyé sur les solides fondations d’une production remarquablement précise et limpide de Frédéric Gervais (Studio Henosis qui produit entre autres Misanthrope, Griffon, Jours Pâles), le voyage proposé, évocateur d’images variées et souvent très apaisantes, dure plus d’une heure que l’on ne voit absolument pas passer.

Poignant, puissant, très cérébral mais totalement abordable, MAUDITS livre ici une œuvre phare et se réserve, par son savoir-faire, une place de choix dans le cœur de tout amateur de musique instrumentale.

Bonjour MAUDITS et merci de répondre à quelques questions.

Votre musique évoque de nombreux styles et les mariant à merveille. Pouvez-vous citer les influences les plus notables de vos principaux membres ?

Merci pour l’interview, c’est toujours un plaisir de parler musique en compagnie de passionnés. Nous avons effectivement, à nous trois, un spectre assez large concernant nos goûts musicaux.

Chris, le batteur, est entre autres un gros fan de dub, de rock progressif à l’ancienne (Genesis, Gentle Giant, Pink Floyd, Yes pour ne citer qu’eux) et de Metal plus « moderne » comme Meshuggah, Mastodon, Animals as leaders…

Erwan, le bassiste, est quant à lui un grand amateur d’Opeth, de Funk à la Jamiroquai, de gros rock comme Alice in Chains, il écoute pas mal de post rock et de World music.

A titre perso, j’écoute aussi énormément de styles, mais je dirais que pour MAUDITS, mon inspiration de départ est le tout premier album de Black Sabbath (ce qui n’est pas très original mais cet album a influencé absolument toute la scène Metal au sens large) , la scène Doom anglaise du début des années 90 avec les tout premiers Anathema (l’album « Pentecost III »), My Dying Bride (notamment leur album le plus expérimental « 34.788%..complete ») , certains albums affiliés Black Metal comme « Enemy of man » de Kriegsmachine , « Tentacles of whorror » de Leviathan, ou encore « Paracletus » de Deathspell Omega. Je citerai également la scène post progressive suédoise regroupant les Anglagard /Anekdoten / Landberk ect…

Enfin la dernière grosse influence serait à aller chercher du côté du trip hop, avec notamment des formations telles que Portishead et Massive attack.

Comment s’est fait le choix d’un groupe sans chanteur ? Par rapport à un groupe de Metal plus « traditionnel » Pensez-vous que cela vous ouvre ou à l’inverse vous ferme des portes ?

Le choix s’est fait finalement un peu par « accident ». En fait après le split de notre ancien groupe The Last Embrace, Chris notre batteur, Anthony notre premier bassiste, et moi-même nous sommes retrouvés à trois, avec l’envie de continuer à faire de la musique ensemble… J’avais un morceau en stock à l’état de maquette que j’avais commencé à travailler avant le split et il sonnait très bien sans chant. Du coup, nous sommes partis de cela et en 6 mois nous avons composé ce qui est devenu notre premier album en gardant cette formule ! Pour la seconde question, je dirais les deux mon capitaine ! En fait, le Post-Metal est un style de niche mais cela reste une musique de fidèles passionnés…

C’est pareil pour les concerts. Je pense que le fait qu’il y ait peu de projet dans ce style en France nous ouvre les portes pour faire de belles scènes avec les cadors du genre, chose qui ne serait pas forcément possible dans la scène Metal plus « traditionnelle » qui elle, est archi saturée de groupes. Et comme nous faisons les choses de manière très pro en s’investissant beaucoup à tous les niveaux, nous avons des arguments à faire valoir 😉

Qui compose chez MAUDITS et comment les morceaux se mettent-ils en place ?

Généralement, j’apporte des structures des morceaux déjà assez travaillés, et ensuite chacun vient y poser sa patte. Et d’ailleurs, certains morceaux ont beaucoup évolué en passant par les mains expertes de mes deux collègues. Donc finalement, le travail est très collectif. Chris centralise en général les pistes instruments sur son logiciel pour les maquettes, et il arrive qu’il propose des structures et enchaînements de riffs bien plus bien plus pertinents que mon idée de départ ! Erwan a également un jeu très riche à la fois groovy et mélodique, et sait vraiment l’adapter en fonction de la couleur de la compo ! Les morceaux n’auraient vraiment pas le même visage sans eux et ils sont aussi responsables que moi du son MAUDITS.

J’ai identifié sur Vielä siellä, un emprunt à Erik Satie, d’où a germé cette idée et avez-vous d’autres discrets emprunts dans le reste de votre discographie ?

Effectivement, nous avons revisité un célèbre thème d’Erik Satie pour Vielä Siellä. A la base, c’est une requête de Chris qui souhaitait que l’on reprenne le morceau pour rendre hommage à une personne très proche disparue il y a peu.

J’avoue que je connaissais peu Satie avant cela… Après l’avoir bien décortiqué, j’ai simplement repris le thème et la suite d’accords de base en réarrangeant à ma sauce. La seconde moitié du morceau, la plus Doom, est d’ailleurs une partie que l’on a composé nous-même, et ajouté au réarrangement de base, ce qui a permis de totalement nous l’approprier et d’en faire plus qu’une reprise ou un simple emprunt. Par la suite, Emmanuel Rousseau a posé des arrangements de cordes très cinématographiques convenant parfaitement à l’ambiance que l’on voulait proposer pour la fin de l’album.

Il faut savoir que ce thème a déjà été repris de nombreuses fois dans pleins de styles de musique. On voulait donc vraiment le personnaliser au maximum pour en faire un morceau « à nous » ce qui est à l’arrivée quasiment le cas. D’ailleurs la plupart des personnes qui l’ont entendu, comme toi, si j’en juge par la tournure de ta question, ne le considèrent pas vraiment comme une cover mais comme une composition propre avec des emprunts au morceau d’origine 😉 

Et pour répondre à la seconde question, c’est la seule référence directe d’un artiste extérieur que l’on ait faite jusqu’à maintenant ! Nous ne sommes pas forcément fans des reprises mais cette œuvre a une signification particulière pour Chris, et on est très heureux d’avoir pu l’honorer comme il se doit sans perdre ce qui fait notre son.

L’album comporte de nombreux invités et musiciens ou effets additionnels. Y’a-t-il eu des morceaux à repenser pour leur restitution en live ?

En fait, pour être honnête, lorsque que l’on compose et que l’on enregistre on ne pense absolument pas au rendu live haha. Nous sommes juste concentrés à faire la meilleure musique possible, et si cela nécessite des intervenants extérieurs pour avoir le rendu conforme à ce qu’on a en tête, et bien on se débrouille pour le faire.

Après quand je compose et mets en place les structures de base, je bosse la plupart du temps avec un gros looper (comme sur scène d’ailleurs), qui me permet de simuler en live la présence d’un second guitariste, en m’enregistrant et en empilant les couches de riffs et / ou d’effets, ce qui crée déjà une certaine richesse que je suis en mesure de produire seul.

Ensuite, si on a ajouté du violoncelle ou des claviers / pianos en studio, et bien c’est notre batteur Chris qui enclenche les pistes en live avec son SPD. Donc certes, il y a de la logistique en plus à gérer, mais on est très proche du rendu studio à l’arrivée. De ce fait, j’ai dû seulement repenser certaines parties de guitares mais pas tant que cela !

Votre musique me semble très picturale, elle m’évoque des couleurs et des formes plus ou moins abstraites. Y’a-t-il des œuvres (en plus de votre pochette) auxquelles vous conseilleriez de penser pour mieux s’immerger dans votre univers ?

Je suis d’accord avec toi sur ce que peut évoquer notre musique visuellement ! En revanche, j’ai très peu de connaissances dans le domaine de la peinture ou des artistes graphiques, et ce n’est pas ce domaine qui nous inspire.

Après, si je devais donner un artiste peintre qui me touche et qui pourrait coller à notre musique, je citerais l’anglais William Turner (XVIIIème siècles) et son style très brumeux !

MAUDITS propose une musique très organique et une approche a priori très humaine dans sa manière de fonctionner. Comment ressentez-vous la vague d’Intelligence Artificielle qui semble prête à déferler sur votre milieu musical ?

Effectivement, nous privilégions « l’humain » dans la conception studio/ live et visuelle de notre musique… Pour la musique, quasiment tout est joué par de vrais instruments, composé par des cerveaux humains et les artworks conçus et dessinés par de vrais artistes graphiques. Nous sommes de cette génération qui ne connaît pas d’autre manière de procéder…

Je n’ai pas vraiment d’avis sur l’IA… Du peu de ce que j’en sais, j’imagine qu’elle peut être utilisée à bon escient en tant qu’outils pour aider et gagner du temps d’un point de vue technique, notamment pour les graphistes… Par contre, on ne m’enlèvera pas l’idée que ça ne remplacera jamais la « patte » naturelle d’un être humain et toutes les aspérités qui font la différence et rendent un Artwork artistiquement unique.

Malheureusement, nous évoluons dans une société où tout doit aller vite, être rentable dans la seconde, et on est en train d’ « habituer » les cerveaux à se contenter d’une expression artistique, quelle qu’elle soit, banale et sans saveur. Donc oui à moyen terme, j’ai peur pour mes amis graphistes et vidéastes notamment, et à plus large niveau pour l’état de l’art en général, l’IA n’étant qu’un des symptômes de la maladie qui ronge notre société…

Vous avez enregistré un live à l’Opera de Reims. Est-ce que l’autorisation a été facile à obtenir ? Était-ce une expérience hors du commun ?

Alors cela a été très facile car nous avons eu beaucoup de chance. Notre bassiste, Erwan, a eu la chance de croiser le directeur de l’opéra de Reims et lui dire qu’on était à la recherche d’un bel endroit avec le projet d’y filmer une session live. Ce dernier a tout de suite généreusement proposé de nous prêter la scène de l’opéra pendant deux jours complets, gratuitement et avec tout le staff pour nous aider… Autant dire que l’on a immédiatement accepté 🙂 

Pour l’occasion, nous avons d’ailleurs amené Raphaël Verguin, notre violoncelliste de session pour qu’il joue avec nous sur deux des trois titres du live ! Ce fut une expérience assez folle d’avoir un tel lieu à disposition et on ne le remerciera jamais assez ! Je crois d’ailleurs que nous sommes le seul groupe affilié Metal à y avoir enregistré !

Nous avons en plus de la vidéo et du digital, sorti l’audio en physique dans un joli digipack en même temps que notre dernier album « Précipice », car pour nous, ces versions live méritaient une sortie à part entière ! D’ailleurs l’artwork et de magnifiques sérigraphies ont été faites pour l’occasion par l’excellent artiste OLVR MRSCX d’Eancre studio (à retrouver ici)

Y’a-t-il un endroit où vous rêveriez de jouer ? En particulier à l’étranger ?

A titre perso, dans l’irréalisable, je dirais l’Alhambra à Grenade en Espagne. C’est un endroit sublime qui fait partie du patrimoine mondial et il y a une installation où sont organisés des concerts…plutôt de musique classique en majorité et à de rares exceptions, de gros groupes de Rock (Dream theater y a joué il me semble). C’est l’un des plus beaux endroits que j’ai jamais vu, et je pourrais mourir heureux après y avoir joué haha ! mais cela restera un fantasme je pense ! Le Red Rocks Amphitheater aux Etats-Unis aussi c’est un truc de fou (Opeth y a notamment enregistré une vidéo live) !

On vous laisse le mot de la fin, en particulier pour un sujet qui vous tiendrait à cœur et que vous n’auriez pas pu évoquer !

Ton interview étant complète, il n’y a pas grand-chose à ajouter ! Nous voudrions juste remercier les personnes qui nous soutiennent, nous suivent, et également les passionnés comme toi qui font vivre la scène… Continuons d’aimer et chérir l’art sans calcul !

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